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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/567

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celui qui, par des titres grandiloquens, promet beaucoup plus qu’il ne tient. On lit les journaux avec l’intention d’y trouver ce qui n’y est pas. Les nouvelles défavorables sont repoussées à l’arrière-plan de la pensée, les bonnes mises en première ligne. Notre esprit d’examen n’a plus qu’une liberté limitée : sur certaines questions, il doit travailler dans le sens voulu par l’optimisme. C’est une sorte de censure intérieure. Si sa sévérité se relâche, le pessimisme arrive aussitôt. Retournez d’ailleurs au banc où nous avons laissé les pessimistes. Ce sont des gens cultivés, instruits, même savans, qui dissertent à ravir. Surtout, ils raisonnent bien. Leur logique est irréprochable et, sur ce point, ils sont chatouilleux. Rien n’est changé aux habitudes de x leur esprit, non plus qu’à l’heure de leur promenade et aux menus de leurs repas. Leur pessimisme se nourrit de leur intellectualisme aussi bien que de leur inaction.

L’instinct dit encore à l’intelligence : « Je ne justifie mon existence que par ma fin, qui est la vie, c’est-à-dire la victoire ; j’accueille, je ramasse, j’emploie tout ce qui, directement ou indirectement, peut me servir à la réaliser. Je ne recule devant rien, ni devant la crudité du langage qui donne de la force à mon affirmation, ni devant la violence des gestes où s’accroît mon énergie. Ce sont mes procédés : ta délicatesse y trouvera de la grossièreté. Il faut qu’elle en prenne son parti : aucune protestation ne sera recevable. Cet hiver, M. Maurice Barrès traita les Allemands de sale race, et de cela fut vertement repris par un philosophe à l’intelligence claire et, reposée, qui sans doute aurait voulu des explications, des réserves, de la mesure, quelques nuances. Je tiens pour M. Barrés, d’autant plus que j’ai recueilli sur cette affaire un avis très autorisé, celui des blessés de ma salle 4. Quand ils connurent le débat, ils furent unanimes. L’un d’eux, typographe parisien, sergent au 150e, blessé à Vauquois, amputé du bras gauche et cité à l’ordre du jour de l’armée, me dit au nom des autres : « C’est M. Barrés qui a raison. Quand, dans le corps à corps, on enfile un Boche, on lui crie : attrape ça, cochon ; crève, salaud, et bien autre chose. On regrette de n’avoir pas mieux. Plus le terme est fort et plus la baïonnette s’enfonce. M. Barrés est un combattant et on voit bien que votre philosophe ne l’est pas. »

C’est bien cela : M. Barrés est dans la chaleur du grand feu de son optimisme, le philosophe dans la froide méditation de