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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/565

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l’autre fait un premier effort violent et maladroit qui déjà le soutient, puis un second un peu moins gauche, le troisième est déjà une brassée efficace. Il est sauvé en même temps qu’il a appris à nager. Chez l’un, le jeu de l’intelligence seule a été mortel ; chez l’autre, celui de l’optimisme, pure action rayonnante de clartés subites et improvisatrices, a été le salut.

Depuis bientôt un an, que voyons-nous, sinon la plus merveilleuse des improvisations ? Un ennemi très fort s’est jeté sur nous qui, depuis quarante-quatre ans, préparait son attaque. Il avait tout prévu : fusils, canons, mitrailleuses, automobiles blindées, zeppelins, aéroplanes, sous-marins, le plan des tranchées à creuser, l’emplacement bétonné des lourds mortiers. Son service parfait d’espionnage avait préparé les logemens des officiers avec indications précises de pillage pour le vin, l’or, le linge et les meubles. Il avait transformé son âme en une mentalité de guerre formidable ; il n’avait pas oublié celle des neutres, ni non plus la nôtre. Il avait travaillé notre âme pour l’incliner d’avance à la défaite : bien des choses, et les pires, dont nous avons souffert, nous étaient venues d’Allemagne. Rien n’avait été négligé pour monter avec perfection un mécanisme précis de victoire. Cette préparation était le triomphe même de la science. Mais précisément, comme il n’est de science que de ce qui se mesure, certains facteurs impondérables lui ont échappé. La Kultur s’est trompée sur l’honneur de la Belgique, sur l’âme de l’Angleterre, sur l’optimisme vital de la France.

Faute de finesse véritable, elle ne soupçonnait pas les ressources de l’instinct de vie chez un peuple, injustement attaqué qui ne veut pas mourir. Nous n’étions pas prêts. Il a fallu que nous improvisions bien des choses. Nous l’avons fait, et fort bien. Mais, de toutes les improvisations, la plus difficile, la plus inattendue, la plus inouïe a été celle de notre âme. Nous avions besoin d’une âme nouvelle, et nous l’avons trouvée. Et cela n’a demandé ni des mois, ni des jours. Le tocsin n’avait pas fini de sonner que le miracle était accompli. Le soir, en parcourant les rues du village, où les femmes en pleurs formaient des groupes autour des hommes qui consultaient ensemble leurs livrets, on sentait la vraie communion des cœurs dans une seule pensée. Dès le lendemain, notre mentalité des semaines précédentes nous paraissait vieille de plusieurs années comme les journaux qui la reflétaient.