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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/559

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Au coup d’Agadir, les langues se délièrent. Dans un champ, un homme, qui bêche, m’arrête pour me demander des nouvelles. « Je vois bien qu’il va falloir y aller, me répond-il. Eh bien ! nous irons. Il faut en finir. »

Il y a six ans, un aéroplane militaire, allant de Bordeaux vers l’Est, fut surpris par un coup de vent. Le pilote se décide à atterrir et pointe sur mon village, sommet culminant dans le pays. Il descend dans un grand champ de trèfle. Les hommes quittent leur labour, les femmes leur ménage ; enfans, vieillards, tout le monde accourt. Le spectacle était absolument nouveau. Les hommes offrent leurs services ; les femmes regardent avec curiosité l’appareil, avec admiration l’officier, jeune, grand, distingué d’allure, qui, calme et souriant, donne des ordres. Elles suivent ses moindres mouvemens. Je m’approche d’un groupe : « Vous trouvez l’oiseau charmant, » leur dis-je. Elles se mettent à rire, se touchent du coude et l’une d’elles, la plus hardie, me répond : « Ce n’est pas un oiseau, il n’a pas de plumes, mais un homme qui a du poil. » Aussitôt me reviennent à l’esprit les leçons de mon premier maître en histoire, vieille femme, ratatinée, qui, se chauffant au soleil avec sa quenouille, nous contait à sa manière l’épopée napoléonienne. De sa métairie, sur la grande route, qui file droit vers Bayonne, entre deux lignes légères de peupliers, elle avait vu passer des soldats qui revenaient d’Iéna et s’en allaient au siège de Saragosse, piétons invraisemblables qui, après avoir enjambé l’Europe, s’enfonçaient en chantant dans la forêt des Landes. Des naïfs récits, que nous trouvions merveilleux, je n’ai guère retenu qu’une phrase qui, comme un leitmotiv, revenait toujours à la fin : « Voilà des hommes qui avaient du poil. »

Vieille phrase, qui remonte sans doute bien loin dans notre passé, dont la résonance devait se conserver dans l’âme populaire, dans l’âme de la France, pour reparaître un jour en désignant les vainqueurs de 1915, pour saluer les poilus ! Et maintenant la vieille résonance ne se perdra jamais, fixée dans ce mot, riche de tant de gloire : Æternumque tenet per sæcula nomen !