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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/474

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les Serbes, des Serbes pour les Bulgares, des Grecs pour les uns et pour les autres et des Roumains uniformément pour tous. Rien n’égale le suprême dédain d’un Bulgare lorsqu’on lui parle des droits d’un Serbe, si ce n’est le dédain d’un Serbe quand on lui parle des droits d’un Bulgare. Chacun estime qu’il n’y en a que pour lui. Ces droits résultent généralement de trois sources : la nationalité, l’histoire, la commodité. Le mélange des races qui, sur certains points, atteint le plus haut degré de confusion, permet à tous de soutenir les mêmes prétentions sur les mêmes territoires et, au surplus, chacun n’invoque le principe des nationalités que lorsqu’il est à son avantage : dans le cas contraire, il invoque ce que nous appelons la commodité, c’est-à-dire l’intérêt politique et la nécessité stratégique. Enfin vient l’histoire. Quand un de ces États en formation peut, ou croit pouvoir prouver qu’à travers la longue suite du temps un territoire lui a appartenu, il en conclut que ce territoire doit lui appartenir encore aujourd’hui : et comme les mêmes territoires ont successivement appartenu, tantôt à celui-ci et tantôt à celui-là, on voit combien l’histoire est, elle aussi, un principe de division.

Pendant tout le cours du siècle dernier, pour ne pas remonter plus haut, la question d’Orient a été pour la diplomatie européenne un problème à peu près insoluble, mais combien l’est-il davantage aujourd’hui ? Autrefois en effet, les peuples balkaniques n’étaient pas devenus des États indépendans ; ils étaient faibles, ils ne pouvaient rien par eux-mêmes, ils avaient besoin de tout le monde, ils se contentaient de ce qu’on leur donnait et, en attendant mieux, ils en étaient reconnaissans. Aujourd’hui, ils veulent tout à la fois et ils le veulent tout de suite. Ils diraient volontiers comme le Grand Roi : « J’ai failli attendre ! » Ils se plaignent du moindre retard à la réalisation de leur désir. En outre, ils comprenaient autrefois la nécessité de faire quelque chose par eux-mêmes et d’ajouter un effort personnel à celui des Puissances protectrices : leur idéal aujourd’hui est de laisser tout faire par ces dernières et de profiter après coup de leur travail. Quand ils parlent d’intervenir avec elles, c’est toujours à des dates fuyantes, avec des prolongemens d’échéances qui vont sans cesse en s’éloignant, et les revendications augmentent, non pas en raison du service rendu, mais du service à rendre. Ils ne s’attardent pas à songer que ce service devient moindre à mesure que le temps passe et que c’est le cas de dire : Qui cito dat bis dat, — celui qui donne vite, donne double. Telle est la nouvelle apparence sous laquelle les Balkans se présentent à nous en ce commencement du