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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/470

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m’a rappelé l’opposition des deux tendances natives de l’âme allemande, avec tout ce qui en est résulté d’obstacles pour son libre et complet épanouissement. Mais j’ai cru discerner aussi que, surtout depuis ses victoires inespérées d’il y a un demi-siècle, l’Allemagne avait décidément sacrifié l’une de ces tendances au profit de l’autre, — s’entraînant par tous les moyens à développer en soi le côté positif dont les progrès ne pouvaient manquer de causer, par contre-coup, un affaiblissement regrettable de son sens « musical. » Ou plutôt je suis prêt à reconnaître que la « dépoétisation » de l’âme germanique n’a eu, au contraire, que des effets très heureux dans ce domaine des sciences où M. Emile Picard nous la montrait encore, l’autre jour, ne commençant à jouer un rôle « de premier plan » qu’à partir du moment où elle a renoncé à toute recherche un peu « spéculative » pour s’occuper uniquement d’applications pratiques. A cesser de vivre et de créer « suivant l’esprit de la musique, » une race comme celle-là devait nécessairement gagner la maîtrise que nous lui voyons aujourd’hui dans l’exploitation « utilitaire » des découvertes scientifiques de nos savans ou de ceux d’outre-Manche : car il n’y a point d’autre race que son instinct foncier ait toujours aussi sûrement conduite à envisager, dans les choses qu’elle percevait, les menues possibilités de profit immédiat. C’est donc seulement dans les domaines de la pensée et des arts que l’atrophie plus ou moins volontaire de l’ancien sens « musical » de la race risquait d’avoir pour elle des suites fâcheuses : mais il faut lire, comme je viens de le faire, les différens chapitres du recueil anglais pour apprécier toute l’importance de ces suites, et combien la littérature, la peinture, la musique même des Allemands sont aujourd’hui déchues de leur niveau moyen d’il y a cinquante ans. Je ne puis, malheureusement, qu’indiquer aujourd’hui cette dernière conclusion qui, — contre le gré de M. Paterson et de ses collaborateurs, — ressort pour nous de leur tableau des diverses étapes de la « culture » allemande : une autre fois, si l’on veut bien me le permettre, j’essaierai d’y revenir avec plus de détail.


T. DE WYZEWA.