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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/452

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section ne pourra pas rester longtemps à cet endroit, car, à si courte distance et bien que sa position exacte ne puisse être reperce dans les fourrés où elle se dissimule, elle est terriblement exposée aux tirs systématiques des fusils ennemis qui battent avec rage le coin où on la soupçonne. Plusieurs de nos servans ont été déjà blessés par eux. Mais ils ne veulent pas être remplacés, tout à leur joyeuse et terrible besogne, et ils ont pris le parti de ne tirer que de temps en temps et par surprise une rafale, puis de se précipiter immédiatement au fond de leurs abris.

Le soir, on nous a distribué un certain nombre de « paquets du soldat, » envoyés par je ne sais quels bienfaiteurs anonymes Nous les faisons tirer au sort, et cette petite loterie égaie notre salle à manger, à laquelle le ciel étoile fait un plafond magnifique, où les éclatemens des shrapnells mettent parfois une lueur violente et tragique d’incendie instantané, dont le frisson lumineux surprend la rétine.

Tôt couché dans la bonne paille, où, par la grâce de la guerre, je trouve la paix d’un sommeil inconnu naguère, je pense à cette journée si remplie, et comme une obsession, passe et repasse devant mes yeux fermés l’inscription qui, dans la cour de la ferme où nous étions tout à l’heure, sert de devise au vieux cadran solaire. La voici (je respecte l’orthographe) :

1816

LA FIGURE DE CE MONDE PASCE (sic)

COMME L’OMBRE

Quelle mélancolie surgit de ces simples mots tracés, il y a un siècle, sur ce mur maintenant en ruine, et tout incrusté de métal teutonique, près de ces cadavres dolens, en ce lieu, à cette heure !…


CHARLES NORDMANN, au ***ème régiment d’artillerie de campagne.