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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/449

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de cantonnement aux échelons des batteries et à plusieurs escadrons de cavalerie qui, à une température agréable et constamment égale hiver comme été, dans un demi-jour reposant qu’étoilent quelques lanternes fumeuses aux reflets fantastiques, y défient douillettement toutes les marmites de Sa Majesté prussienne impériale et royale.

Sous ces colossales coupoles de pierre naturelle, que semble agrandir encore cette obscure clarté que l’entrée déverse parcimonieusement, les chevaux alignés par centaines le long des cordes où ils sont attachés, les hommes reposant, fumant ou jouant ont l’air tout petits et semblent de ces minuscules personnages de bergerie en bois que Nuremberg jadis déversait sur nos bazars. On se croirait dans quelqu’une de ces grottes mystérieuses et enchantées où les Mille et une Nuits ont promené nos yeux d’enfant agrandis par le mystère, et qui servaient aux Quarante voleurs d’Ali Baba à entasser leurs richesses. C’est une chose unique et d’une originalité pittoresque qui ne se saurait oublier.

Le soir, un convoyeur venant du dépôt nous a amené quelques chevaux et plusieurs hommes. C’est un des services les mieux organisés que ce ravitaillement continu des unités combattantes en hommes et chevaux, et qui, sur un télégramme, s’achemine sûrement et sans à-coups, à travers le dédale savamment réglé des gares régulatrices et des trains militaires, du dépôt nourricier au corps qui combat et qui s’appauvrit. J’y reviendrai quelque jour.

Dans la nuit, effrayé sans doute par le bruit inconnu pour lui de quelque marmite déposée bruyamment dans notre voisinage par la sollicitude toujours en éveil des séides du Kaiser, un des chevaux nouvellement arrivés, affolé par ce fracas qui ne disait rien de bon à sa pauvre cervelle équine, s’est étranglé en tirant trop fort sur la chaîne qui l’attachait à un arbre du verger. Nous le trouvons au réveil étendu sans vie. Vite et sans aucune cérémonie on le fait traîner par un de ses camarades, qui n’en parait, le misérable, nullement ému, vers un pré voisin qui est le cimetière des chevaux. Tout justement un vaste et récent entonnoir de marmite s’offre à nous qui nous dispense d’un trop long travail de fossoyeur. La pauvre bête est vite enterrée.