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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/439

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petit nid est posé, finement tressé d’herbes séchées, pareil à un nid de moineau, où reposent de coquets petits œufs blancs. A un mètre, des lettres, des papiers, que l’homme, gisant, a eu, avant d’expirer, la force de sortir de sa poche, ou que l’explosion en a arrachés, tout mouillés dans l’herbe, maculés de terre ; le « soldbuch » du soldat : c’est un boulanger saxon ; sa photographie : il n’avait pas de barbe, il en a ici, dans l’herbe ; celle de sa Gretchen, jolie, ma foi, avec sa figure grasse et ses tresses bien lisses ; une de ces blondes Allemandes, dont l’âme enferme, dans un parterre de myosotis, tant de férocité. Voici des lettres de la Gretchen à son « cher Albert ; » elle lui dit de ces banales chatteries, toujours neuves à qui les reçoit, lui demande de lui envoyer des « souvenirs, » — apparemment quelque pendule, — lui parle sans cesse de l’aide de Dieu, cet autre « fidèle second. »


* * *

En nous avançant vers la ferme toujours bombardée, nous rencontrons d’autres cadavres encore, quelquefois tombés en tas. Enfin le colonel a trouvé la position qui convient et où l’on amènera les pièces à la faveur d’une des prochaines nuits. Nous revenons en arrière, toujours accompagnés par le bruit de petite flûte que font à nos oreilles les balles mauser, et le craquement léger qui jaillit quand elles s’enfoncent dans un arbre voisin. Le colonel ne parait pas y prêter attention, mais à chaque sifflement il sourit et ses lèvres en imitent le bruit reptilien, et il fait, sans broncher, des réflexions sur la philosophie de ces choses. Quelle est la probabilité pour qu’une balle sifflant à une oreille humaine, c’est-à-dire passant à une distance très faible et facile à déterminer, casse la tête à qui elle est destinée ? C’est un calcul facile à faire avec une table de logarithmes. Malheureusement nous avons oublié d’en emporter en ces lieux et il n’y en a point dans les chariots de batterie. C’est une grave lacune. Comment ne mépriserait-on pas le danger à côté d’un tel homme !

En nous défilant un peu, nous nous dirigeons maintenant vers les tranchées du ( ? )e d’infanterie au bord du plateau où le colonel vient plusieurs fois chaque semaine apporter le réconfort de sa présence et de ses paroles… les autres jours, c’est celui