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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/438

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maintenant, et où, arrêté par nos baïonnettes, l’ennemi commença sa fuite éperdue sous les rafales imprévues et soudaines de nos batteries, c’est un désordre inexprimable. Par-ci par-là, des ébauches de tranchées, hâtivement creusées, puis abandonnées, et partout, dans l’herbe, sous les buissons mouillés et les grands arbres à l’écorce meurtrie, des fusils allemands avec leurs baïonnettes, déjà tout rouillés, quelques-uns cassés ; des chargeurs allemands par centaines, avec leurs cinq cartouches alignées et serrées, des bidons d’aluminium gainés de drap ; des cartouchières, des sacs à poil (j’en emporte un très beau, intact), des gamelles de campement teutonnes, des corps d’obus de 75, des bérets boches maculés de sang, des manteaux déchirés, de vieilles chaussures, un pêle-mêle hétéroclite et sinistre de trophées de toutes sortes. On a hâtivement enterré tout ce qu’on a pu des hommes tombés là, comme en témoignent les monticules de terre fraîche qui surgissent par place comme des taupinières Mais l’endroit est trop exposé au feu des tranchées voisines pour que la macabre besogne ait pu être faite complètement. Une odeur atroce et acre sort de certains fourrés.

Soudain, comme nous continuons d’avancer, le colonel, toujours préoccupé de ses emplacemens, moi tout au tableau désolé des déchets immobiles et muets de ce qui fut un drame intense, nous avisons une masse grise dans une minuscule clairière. Nous approchons et nous voyons deux bottes étendues, la pointe au sol ; un pantalon, un fouillis de drap gris. C’est un soldat allemand, qui dort là son dernier sommeil, sur cette terre qui n’est pas et qui ne sera pas la sienne. Ses mains, très brunes, hâlées, sont recroquevillées dans l’herbe humide, ratatinées, ridées, momifiées déjà. Je soulève du pied la tunique, que le vent a rabattu sur la tête, et j’aperçois un tableau dont je n’oublierai jamais la symbolique horreur, et devant lequel nous restons un long moment muets : la tête aux cheveux coupés courts, a la face toute noire, comme c’est toujours le cas lorsque la mort est provoquée par nos terribles obus explosifs ; une joue est collée au sol, et sur l’autre, toute rongée, et où courent des fourmis actives, deux petits rats sont en train de grignoter. Ils lèvent à peine, en nous voyant, leur fin museau, où pétillent deux yeux brillans comme des têtes d’épingles ; puis, rassurés par notre immobilité, ils reprennent très tranquillement, très posément, leur repas. Dans un pli du manteau gris, un joli