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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/436

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rivières sur les ponts, de ne point mettre de canons ni de défenseurs dans les forteresses. Un Littré tombant brusquement de la lune et qui entreprendrait, d’après ses constatations, de définir le sens de certains mots couramment employés sur la ligne du feu, serait amené ainsi à des définitions qui ne laisseraient pas d’être quelque peu inattendues pour les « gens de l’arrière, » pour ces braves gens de l’arrière dont on parle tant depuis quelque temps et en si mauvais termes, et qui ne méritent assurément ni cet excès d’honneur ni cette indignité. Ainsi, on lirait dans ce nouveau Littré des choses comme celles-ci : « Village : groupe de parallélipipèdes de pierre doués d’un pouvoir magnétique spécial qui attire les masses ferrugineuses que les Boches projettent vers le ciel avec des sarbacanes d’acier pour prouver qu’ils sont les élus de Dieu. Le village a ceci de particulier qu’il est le seul endroit du pays où les guerriers n’habitent pas, les bois, champs et autres lieux démunis de maison étant exclusivement réservés à cet usage. » — « Route : zone étroite, pierreuse, limitée par deux lignes parallèles traversant le pays en tout sens et qui s’en distingue par son aridité. Sur les routes, on ne laisse pas pousser le moindre brin d’herbe, la moindre végétation, à l’encontre des terres circonvoisines, pour bien montrer la désolation dangereuse qui règne en ces lieux où les piétons et véhicules doivent se bien garder de circuler. Pour mieux désigner aux hommes, et de loin, l’abord des routes et les empêcher de s’en approcher, on les a bordées généralement d’arbres visibles à grande distance. » — « Forts : le seul endroit de la zone des armées où il n’y ait actuellement point de canons, » etc., etc.


* * *

Sur l’autre rive, des « bitous » sont là le fusil à côté d’eux, caparaçonnés de boue desséchée et craquelée, et qui jouent au bouchon. « Bitous » est un de ces aimables sobriquets dont les artilleurs désignent familièrement leurs camarades fantassins. Nous montons dans le coteau boisé, et comme les balles se mettent à siffler beaucoup plus que les gentils rossignolets, nous laissons les trois chevaux au trompette et continuons à pied, le colonel et le brigadier, votre serviteur. Nous sommes évidemment vus des tranchées allemandes, car les « psss…