Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/379

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


consentira à risquer ses capitaux ou même à les prêter, puisqu’il lui sera interdit de les administrer librement et d’en tirer un profit légitime.

Quelle sera, enfin, la situation de l’agriculteur ?

On veut aujourd’hui et l’on peut, il est vrai, taxer ses grains au-dessous du prix normal, c’est-à-dire au-dessous du cours fixé par la concurrence.

L’Etat procède ainsi à une expropriation spéciale correspondant, en fait, à une confiscation.

Mais croit-on que demain, à l’automne prochain, le cultivateur accepte un pareil traitement ? Au lieu de semer du blé taxé, il attendra le printemps pour semer de l’avoine ou du seigle dont le cours n’aura pas été arbitrairement réduit. Les réquisitions futures cesseront d’être exercées faute de blé à saisir et c’est bien la disette réelle que l’imprévoyance de l’Etat aura provoquée sous prétexte d’abaisser les prix et de secourir le pauvre en limitant la valeur du pain…

Si nous nous sommes expliqué clairement, nos lecteurs comprendront sans peine qu’un pareil système doit rencontrer partout des résistances.

Pour en triompher, des sanctions sont nécessaires et il faudra les prévoir. C’est l’amende, la confiscation, l’emprisonnement que le législateur sera contraint de viser dans des textes spéciaux dont la Convention a vainement multiplié le nombre. Quel résultat peut-on attendre de cette législation ? Un conventionnel l’a dit sincèrement, fortement ; son langage un peu emphatique était de mode à cette époque, mais nous retrouvons dans son discours des argumens solides et les aveux imposés par les résultats d’une déplorable expérience.

« Oui, disait Beffroy, le 3 nivôse an III, des hommes sans principe comme sans expérience, frappés de l’effet sans en apercevoir la cause, arrachèrent à la Convention Nationale le décret fatal par lequel le prix des objets de consommation fut taxé. Cette loi, aussi immorale qu’absurde et destructive, contrariant tous les intérêts, coupa tous les liens de la société, brisa les ressorts de l’agriculture, du commerce, de l’industrie. La reproduction n’eut plus lieu ; le négociant trouva les ports fermés, ses provisions se resserrèrent.

« Le défaut de reproduction, l’inertie forcée du commerce, les excès commis de toute part contre les cultivateurs, le joug