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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/359

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d’armées puissantes. Je demande que la Commune de Paris concerte avec le pouvoir exécutif les mesures qu’elle est dans l’intention de prendre. Je demande aussi que l’Assemblée Nationale, qui dans ce moment-ci est plutôt un grand comité militaire qu’un corps législatif, envoie à l’instant, et chaque jour, douze commissaires au camp, non pour exhorter par de vains discours les citoyens, mais pour piocher eux-mêmes, car il n’est plus temps de discourir ; il faut piocher la fosse de nos ennemis, et chaque pas qu’ils font en avant pioche la nôtre. » L’Assemblée tout entière se leva et décréta la proposition de Vergniaud. Même enthousiasme, quand, le 16 septembre, il répète cet appel au camp : « N’avez-vous d’autre manière de prouver votre zèle qu’en demandant sans cesse, comme les Athémiens : Qu’y a-t-il aujourd’hui de nouveau ? Au camp, citoyens, au camp ! Tandis que nos frères, pour notre défense, arrosent peut-être de leur sang les plaines de la Champagne, ne craignons pas d’arroser de quelques sueurs les plaines de Saint-Denis, pour protéger leur retraite. Au camp, citoyens, au camp ! Oublions tout, excepté la patrie ! Au camp, au camp ! » Le 9 novembre, pour attiser le feu sacré du patriotisme, Vergniaud demande des fêtes publiques : « C’est par de pareilles fêtes que vous ranimerez sans cesse le civisme. Chantez donc, chantez une victoire qui sera celle de l’humanité. Il a péri des hommes, mais c’est pour qu’il n’en périsse plus… » De lui encore ce cri ; répété aussitôt par tous ses collègues : « Périsse l’Assemblée nationale et sa mémoire, pourvu que la France soit libre ! »

Il y a du mauvais et du pire chez Danton, il y aussi du bon et du très beau ; aucun homme de cette époque ne rappelle mieux, à mon sens, cette pensée de Montaigne : « Notre vie est partie en folie, partie en prudence. Qui n’en écrit que sévèrement et régulièrement, en laisse en arrière plus de la moitié. » On peut aussi appliquer à ses discours le mot de Pascal : « La véritable éloquence se moque de l’éloquence. » Gonfalonier de la démagogie parisienne, Mirabeau de la populace, dictateur du monstre à mille têtes, le véritable homme d’Etat de la Terreur, politique réaliste, mettant le succès de son parti avant la loi, la justice et l’humanité, au coup d’œil rapide et perçant, tempérament né maître, absorbant toutes les volontés partout où il se présente, doué d’une voix de stentor qui retentit, tantôt comme une fanfare, tantôt comme le tocsin, dédaigneux des paroles