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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/263

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réunion du Parlement ; une partie des Grecs faisait en ce moment cause commune avec les Jeunes-Turcs, et cela créait un état de choses curieux, mais qui a fatalement mené la Turquie à sa perte.

Comme échantillon des dispositions qui régnaient à cette époque dans le monde musulman à l’égard des étrangers, je citerai un petit incident dont je fus témoin et qui prouve que, malgré l’accord apparent des Grandes Puissances, les Turcs savaient bien faire la différence entre leurs dispositions respectives et se rendaient parfaitement compte du degré de sincérité qu’elles mettaient dans leurs réclamations. Cette finesse ottomane, l’Europe ne s’en rend pas compte aujourd’hui non plus, et ne voit pas que les hommes d’Etat de Constantinople, et surtout le Sultan lui-même, savent parfaitement la valeur que chacun des ambassadeurs attache aux paroles, identiques dans la forme, collectivement adressées à la Porte. Pendant que le général Ignatieff travaillait le marquis de Salisbury, sa femme s’occupait de lady Salisbury, et de sa fille lady Maud : c’étaient des promenades à cheval, en caïque, ou en voiture, des visites aux curiosités de la ville et aux environs. Je secondais de mon mieux l’ambassadrice et étais de la plupart de ces excursions. Nous allâmes un jour en grande compagnie à Sainte-Sophie. Après avoir visité la mosquée, nous demandâmes à entrer dans la bibliothèque y attenante, construction turque d’une grande élégance, toute revêtue de briques émaillées d’un très beau dessin, représentant des bouquets de fleurs, etc. Nous trouvâmes dans la bibliothèque quelques ulémas assis sur des coussins et lisant gravement de beaux manuscrits. L’un d’eux, à barbe blanche et à figure très respectable, nous regarda un peu de travers par-dessus ses lunettes et comme M. Onou, notre premier drogman qui nous accompagnait, le salua, il lui demanda qui nous étions. « Des étrangers, » répondit M. Onou. « Quels étrangers ? » « Des familles de diplomates. » « Amis ou ennemis ? » insista l’uléma. « Nous vivons tous ici à l’ombre de Sa Majesté le Sultan, répondit M. Onou dans le goût des Orientaux, et jouissons tous de son hospitalité : nous ne pouvons donc tous être que des amis. » « Mais de quelle nationalité ? » demanda alors directement le Turc en souriant d’un air grave. « De diverses nationalités, » répliqua encore M. Onou, « et cette dame, continua-t-il, en indiquant lady Salisbury, est