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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/232

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réaliste. Son réalisme, ne le confondons pas avec la sombre poésie qui fut jadis à la mode : son réalisme, c’est l’estimation rigoureuse des faits authentiques, des conditions et des limites de l’activité.

Son réalisme, d’ailleurs, elle l’a orné de poésie. On se tromperait si on le croyait petit ou médiocre. Il y a déjà de la fierté dans le refus qu’elle oppose avec tant de force à tant de chimères. On a dit que Socrate avait ramené la philosophie du ciel sur la terre : sa doctrine a-t-elle moins de beauté que les nuageux systèmes des subtils Ioniens ou Éléates et que la plaisanterie ravissante des Sophistes ?… Refuser les chimères : acte d’abnégation ; et l’abnégation n’est-elle pas une poésie ?

Les écrivains dont je parle ont trouvé le symbole de leur sagesse dans la province, dans les petites villes où la vie se confine bien. Certes, on avait décrit la province, avant eux. Mais alors on en décrivait surtout le pittoresque et, j’allais dire, l’exotisme. Paris était le modèle ; et on notait, avec esprit, les singulières différences de la province. La plupart des romans provinciaux que nous lisions naguère étaient, en quelque façon, des satires bienveillantes, souriantes parfois, et attendries volontiers : des satires pourtant. Les mœurs de la province, nos romanciers les plus indulgens les peignaient un peu comme les philosophes du XVIIIe siècle peignirent les mœurs des bons et vertueux sauvages. La province d’André Lafon et de ses amis n’est pas du tout pittoresque ni exotique : elle est l’ensemble des coutumes et des devoirs au milieu desquels il convient que vivent et s’accommodent à l’existence l’enfant Gilles et la jeune fille Lucile. Appelons province nos coutumes et nos devoirs : la signification morale des deux romans d’André Lafon nous sera parfaitement claire.

La jeune littérature qui, à la veille de la guerre, commençait de fleurir, comment s’épanouira-t-elle ? Combien sont morts, de ceux qui la cultivaient et qui, de leur talent, favorisaient sa belle venue ! Qui les remplacera ?… Et, s’il est mort du génie, dans les tranchées profondes, — du génie inconnu de lui-même et qui n’avait pas encore de nom, — le cours de l’avenir ne sera pas ce qui était probable. Ce qui devait être, nous ne le saurons pas. Les grands hasards sont déchaînés ; ou bien, gouvernés par le mystère, ils préparent dans le chaos les lendemains énigmatiques. Souvenons-nous des jeunes morts.


ANDRE BEAUNIER.