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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/231

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naturellement : ce plaisir suffisait à l’auteur de l’Élève Gilles et de la Maison sur la rive. Mais toute vie, réelle ou inventée, contient une philosophie. Et l’écrivain n’est qu’un étourdi, s’il ne se dégage pas de ses fictions une pensée, quand la vie, à laquelle nous empruntons nos rêves, ses images, est déjà toute pleine de pensée, bonne à cueillir.

Gilles et Lucile, disais-je, cet enfant et cette jeune fille, ont leur univers. André Lafon nous invite à songer que chacun de nous, semblablement, a son univers, qui n’est pas l’immensité, qui n’est pas l’éternité. Notre univers, connaissons-le ; et nous serons en état de familiarité avec lui. Si nous avons l’impression d’y être comme des étrangers, probablement nous sommes-nous trompés d’univers. Et alors, nous voilà en péril de vagabondage : rentrons chez nous. Vagabondage et erreur sont deux mots analogues. La vérité est le contraire de l’erreur et du vagabondage. Ce qui préserve Gilles et Lucile, c’est la simplicité avec laquelle l’un et l’autre, modestes et intelligens, reçoivent le conseil de leur univers et n’essayent pas de s’échapper hors de là.

Cette philosophie ou, si l’on veut, cette opinion sur la vie, on la trouverait, plus ou moins nettement exprimée, dans les œuvres de plusieurs poètes ou romanciers contemporains d’André Lafon. Je ne dis pas que ce soit la philosophie de toute une jeunesse ; du moins beaucoup de jeunes gens ont-ils ramené à cette pensée humble et sage les ambitions idéologiques de leurs aînés.

Leurs aînés ne se fussent pas contentés d’un si étroit horizon, que l’on resserre encore, comme les murs d’une chambre ou d’une chapelle. Leurs aînés, nous le savons bien, furent très hardis et aventureux. Chercheurs d’absolu et coureurs d’idées, on les a vus aller très loin ; jamais ils n’allaient assez loin pour satisfaire leur étonnante curiosité. Ces deux générations littéraires se caractérisent par l’attrait que la première a subi de la part des idées et par la méfiance où la seconde s’est tenue à l’égard des idées. La première était métaphysicienne ; la seconde serait positiviste, si plutôt elle ne demandait à la certitude religieuse la sécurité de l’esprit. Nous avons assisté à une réaction très vive d’une époque française contre les tentatives de sa devancière. Poignant débat, que consacre la formidable épreuve de la guerre. Qui a raison ? L’avenir le dira ; ou bien, il donnera raison tantôt à ceux-ci, tantôt à ceux-là : et il continuera la querelle indéfinie dû rêve et de la réalité. Toujours est-il qu’à l’approche de la guerre, — réalité la plus impérieuse et violente, — la jeunesse qui devait en recevoir le choc brutal était devenue, comme par un pressentiment,