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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/195

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la pluie, quand elle en souffre, est indispensable tout de même à la récolte qui pousse, à la fortune de demain.

Car, en échange de leur liberté aliénée, les fidèles ont droit au bien-être, au bonheur, à la fortune, ou, comme on disait déjà sous les Carolingiens, aux « bénéfices. » Le chef doit être aussi un protecteur, un bienfaiteur, un patron : serment, bénéfice et patronage, triples élémens inséparables du vrai régime féodale Pas de bénéfice, pas de fidèle : « L’homme n’est pas l’ami de son homme ; il l’est de sa fortune, » est le plus grand proverbe romano-germanique. Quand les fidèles et les évêques carolingiens acclamaient, puis couronnaient leur Chef suprême, ils « se remettaient à lui de leur plein gré, » ils le tenaient et promettaient de le tenir toujours pour leur seigneur et maître, mais à la condition qu’en leur commandant, il leur servît ; leur latin est bien expressif en sa concision balancée, ut nobis præsit ac prosit, disaient-ils.

Ce n’est pas autrement que Guillaume II et son peuple ont entendu la fidélité et sa contre-partie. Si l’on oublie de regarder ce revers de la médaille, il est impossible de rien comprendre à la servilité superstitieuse que, depuis vingt ans, le divin Empereur a pu rencontrer dans son peuple et ne lasser jamais. Durant vingt ans et plus, cette docte Allemagne, qui se faisait une gloire de son esprit critique, de ses méthodes critiques et passait pour un foyer de liberté intellectuelle, de recherche et d’examen, ce peuple d’historiens, de philologues, d’éplucheurs de textes et de mots, d’exterminateurs de miracles et de légendes, a pu, sans jamais sourire ni hausser les épaules, écouter les sornettes et les coquecigrues que, sur tous les sujets, venait au pied levé lui débiter cet impérial bavard. Elle, qui ne se fie en tout qu’aux spécialistes, elle admettait Son universelle Compétence.

Il était vraiment pour elle le surhomme, l’homme-dieu. Elle tolérait de lui tous les actes que les humanités les moins chrétiennes ont pu tolérer de leurs dieux. Il avait rarement la douceur du Christ, rarement la sagesse de l’Esprit, plus rarement encore la souveraine équité du Père. Il brandissait plus souvent le tonnerre de Iahvéh. Il avait la férocité et les exigences du dieu de Ber-Sheeba ou d’Assour. Il lui arrivait de tenir sa parole la plus solennelle, — Krüger et Abd-el-Aziz en surent quelque chose, — comme un simple Mercure, et, s’il avait le