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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/177

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Bismarck n’arriva pas au chef-d’œuvre attendu, moins, je crois, par sensibilité d’âme que, peut-être, par une défaillance de volonté dont sa carrière offre bien peu d’autres exemples. Car, après quatorze ans de refus entêtés (1870-1884), il se laissa traîner à l’aventure coloniale, comme un simple ministre français ou espagnol ; derrière les traitans en pays nègres, il partit pour le Togo, le Cameroun, les Iles aux Epices, les deux Afriques de l’Est et du Couchant ; en fin de compte, il ouvrit de ses mains la porte à cette Weltpolitik, qui allait, sous ses successeurs, détrôner sa Selbstpolitik et ramener la Prusse et l’Allemagne tout juste au bas de la position dominante où il les avait si heureusement hissées.

Il avait prévu cependant les conséquences fâcheuses de cette défaillance. Il savait, il disait que l’Allemand « n’est pas assez souple » pour l’organisation des pays neufs ; qu’à cette race de savans et de docteurs livresques, un pays neuf, comme un problème nouveau, est d’accès difficile ; qu’il leur faut des domaines étudiés déjà, inventoriés, mis en demi-valeur et en fiches, sur lesquels leur manque d’intuition est compensé par leur rectitude de méthode et par leur journalière bibliographie : atteler le peuple allemand à une entre²rise coloniale, c’était mettre un doktor-professor à ramer les choux, et perdre en cette besogne sans profit le temps, la science et la peine, qui pouvaient trouver un si beau salaire sur les places étrangères, mais connues, de Paris et de Londres, dans les terres étrangères, mais familières, de Pologne et de Russie. D’autant que, venue bonne dernière à cette foire d’empoigne et n’ayant encore ni flotte de guerre, ni marine de commerce, ni soldats coloniaux, l’Allemagne de 1884 ne pouvait acquérir sans guerre que les laissés pour compte des autres accapareurs…

Bismarck sentait surtout que cet étage surajouté à sa bâtisse impériale en compromettrait bientôt l’équilibre : tout son système de politique étrangère et intérieure allait en être ébranlé.

Dans l’Europe de 1880-1890, comment conserver longtemps l’indulgente amitié de Pétersbourg et, tout à la fois, la partiale neutralité de Londres, comment escompter un durable acquiescement de Vienne et une longue résignation de Paris, si les conquêtes coloniales et les entreprises maritimes posaient désormais l’Allemagne en concurrente, en rivale, en ennemie des puissances mondiales et créaient entre elles quelque chance