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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/169

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conséquences des meilleures traditions germaniques : plus d’Empire, plus d’Empereur ; sur un troupeau de peuples, une troupe de princes n’obéissant qu’à leurs intérêts ou à leurs caprices, et n’ayant souci que d’éloigner d’eux toute mainmise de Vienne ou de Berlin, et ne cherchant qu’à se faire acheter tantôt leurs services temporaires et tantôt leur neutralité par l’un, puis par l’autre de ces deux rivaux, et menaçant à chaque minute d’aller chercher d’autres acheteurs à l’étranger pour faire monter le taux de l’enchère.

Entre eux, pas d’autre lien que leurs souvenirs apeurés de la tourmente napoléonienne, et leurs craintes d’un retour du monstre révolutionnaire, et leurs désirs d’extirper les survivances ou les repousses de la contagion-française. Mais ils s’efforçaient vainement de guérir leurs sujets irrémédiablement infectés : du Sud et de l’Ouest, de l’Allemagne napoléonienne, « l’esprit allemand » gagnait de jour en jour toutes les Allemagnes, même les plus reculées vers le Nord et le Levant, même les plus enfoncées dans le piétisme et sous la discipline du Hohenzollern ou dans le joséphisme et sous la torpeur du Habsbourg. La Germanie tout entière, sauf les princes et leur valetaille, rêvait de Patrie et de Liberté.

Liberté à la française, et non plus libertés germaniques. Par la grâce de Napoléon et la vertu de nos idées, il y avait désormais un Peuple allemand qui voulait sa liberté, à lui, son indépendance nationale et son contrôle des affaires publiques, et qui ne s’inquiétait plus seulement des Princes et de leurs libertés, à eux. Leur Diète lui semblait ridiculement désuète et inutile : il réclamait son Parlement. Leurs rivalités lui semblaient plus ridiculement criminelles encore : il réclamait son unité. La Confédération ne lui suffisait plus et le gênait : il voulait faire la Nation.

De 1815 à 1848, les Princes et le Peuple furent en lutte. Dans l’Allemagne napoléonienne de l’Ouest et du Sud, en Bavière, en Bade, en Wurtemberg, le Peuple l’emportait et obligeait les Princes à lui donner des parlemens. Dans la Germanie margraviale de l’Est, Berlin et Vienne demeuraient les forteresses de l’ancien régime : malgré leur antagonisme secret, le Habsbourg et le Hohenzollern restaient publiquement d’accord pour combattre la Révolution. Mais le mal français faisait des progrès par rafales et par bonds, chaque fois que, de Paris, une