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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/168

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d’Arndt que « la Patrie et la Liberté sont le Saint des Saints sur la terre, qu’il n’y a pas de plus saint amour que celui de la Patrie, pas de joie plus douce que celle de la Liberté, que l’esclave est une bête rusée et avide, non pas un homme, et que le sans-patrie est le plus infortuné des êtres. »

La Patrie délivrée ; la Nation une et indépendante : non seulement Napoléon avait mis au cœur des Allemands cet évangile de la France nouvelle ; mais il avait travaillé lui-même de son mieux à en réaliser les promesses. Après lui, le plus gros était fait. Il avait déblayé le terrain, ouvert de larges avenues dans la forêt germanique, agrandi et réuni les clairières : aux deux mille souverains qui étouffaient l’Allemagne de 1789, il avait substitué une quarantaine d’États, dont il avait groupé la majeure partie en sa Confédération du Rhin. Il avait courbé ces Etats à la notion du bien public, du service populaire, et non plus du bénéfice princier. Il avait à jamais déconsidéré, frappé de déchéance morale ces grands et petits seigneurs que l’on avait vus faire antichambre parmi ses valets et rivaliser de bassesse avec ses sénateurs. Ses lois et ses administrations avaient relevé partout une paysannerie propriétaire et réveillé une bourgeoisie commerçante, dont les affaires créaient une circulation de vie et de solidarité d’un bout à l’autre des terres allemandes. Ses partages et ses traités avaient façonné quelques monarchies capables d’entreprendre la libération nationale. A l’ombre de son sceptre, en marge de sa France rhénane, dans son Allemagne française, s’était formé cet « esprit allemand, » ce « génie allemand, » opposé peut-être au « génie prussien » et difficilement pliable encore aujourd’hui à l’hégémonie prussienne, mais où M. de Bülow voit tout de même l’une des deux sources de la grandeur nationale.

Napoléon tombé, les diplomates du Congrès de Vienne essayèrent de restaurer l’anarchie germanique d’après les précédens, sinon sur le modèle exact des derniers siècles : ils ramassèrent ce que Napoléon n’avait pas définitivement brisé, et ils en firent une Confédération dont le Habsbourg reprit la présidence nominale, sans même le titre d’empereur, où la Diète reprit son rôle d’arbitre, sans même une ombre de pouvoir, tandis que la Prusse reprenait sa lente et sourde marche vers l’hégémonie.

C’était vraiment l’anarchie parfaite, poussée aux dernières