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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/135

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de parvenir. Elle n’atteint qu’alors toute sa splendeur. « Je te salue, sainte pluie de feu, tempêté de colère qui éclate après tant d’heures d’angoisses ! Nous gémissons dans tes flammes et mon cœur te répond par des battemens de joie, » s’écriait, en 1870, le poète Geibel. La guerre ne libère-t-elle pas les énergies élémentaires de la nature que tout Allemand révère au détriment des conventions qui, s’il les observe dans l’ordinaire de la vie, lui pèsent d’un poids très lourd ?

« Violence et passion, voilà les deux leviers principaux de tout acte belliqueux et, disons-le sans crainte, de toute grandeur guerrière, » proclame le général von Hartmann. On croirait lire du Nietzsche, avec la poésie en moins, la poésie sauvage que Zarathustra mettait dans ses plus monstrueuses divagations. « C’est, vaticine ce dernier, une vaine idée d’utopistes et de belles âmes que d’espérer beaucoup encore de l’humanité, lorsqu’elle aura désappris de faire la guerre. En attendant, nous ne connaissons pas d’autre moyen qui puisse rendre aux peuples fatigués cette rude énergie du champ de bataille, cette profonde haine impersonnelle, ce sang-froid dans le meurtre uni à une bonne conscience, cette commune ardeur organisatrice dans l’anéantissement de l’ennemi, cette fière indifférence aux grandes pertes, à sa propre vie et à celle des gens qu’on aime, cet ébranlement sourd des âmes, comparable aux tremblemens de terre. » On ne peut dresser plus hautaine apothéose de la barbarie, de cette barbarie qui, pour la pensée allemande ainsi dévoyée et surchauffée, constitue la forme idéale de la guerre, cette sainte chose ! Elle forme la conclusion logique d’une spéculation qui, depuis un siècle, s’est attachée à exalter la force aux dépens de tout ce qui la doit maîtriser. ! « J’aimerai, annonce Zarathustra, j’aimerai même les églises et les tombeaux des dieux, quand le ciel regardera d’un œil clair à travers leurs voûtes brisées. J’aime à être assis sur les églises détruites, semblable à l’herbe et au rouge pavot. »


III

Apologie de la force, qui trouve son apogée dans l’exaltation de la guerre et des violences qu’elle déchaîne, la philosophie allemande n’a pas peu contribué, avec l’affaiblissement du