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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/129

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et, plus encore, méritoire. A chacun de faire sa morale. Cela, dans la pratique, pourra ne pas aller trop mal avec des caractères naturellement orientés vers le bien, mais on devine quelles infamies une telle philosophie est, par ailleurs, capable de justifier.

D’autant que, par voie de conséquence et de réaction à la fois, plusieurs écrivains allemands s’attachèrent, vers la même époque, à réhabiliter la nature dans ce qu’elle renferme de plus profond, de plus fort, mais aussi de plus trouble : ses instincts. Ainsi que l’a très bien montre M. Imbart de la Tour dans le troisième volume qu’il consacre aux Origines de la Réforme, ce devait être une conséquence du fidéisme de Luther. Pour avoir secoué le joug de l’intelligence dans le domaine de la croyance et même de la conduite, le fondateur du protestantisme donna la prépondérance au sentiment sur la raison. Cette tendance, que couronna la doctrine de la grâce, devait inciter les Herder, les Jacobi, Goethe lui-même et tous les romantiques, y compris Novalis, à s’incliner devant « le sens créateur de la nature. » Nos instincts, qui en constituent l’immédiate manifestation, sont assimilés à une révélation progressive, dont l’homme serait le Messie prédestiné. Aussi bien, selon Herder, quand nous obéissons à nos passions nous obéissons à des lois non moins belles que celles qui président aux mouvemens des corps célestes. Comment en irait-il autrement ? Est-ce que la nature, qu’il considère, pour sa part, comme aussi réelle que le moi, ne paraît pas divine à Schelling ? Digne continuateur de Fichte, qu’il contredit en l’approfondissant, il fait remarquer que le moi, qui, selon ce dernier, produit le non-moi, n’est encore ni sujet, ni objet, mais le principe supérieur et absolu d’où ils dérivent l’un et l’autre. Schelling, d’un mot, professe le plus pur panthéisme. Nature et esprit se répondent d’autant mieux, dans son système, que chacun d’eux, par son développement propre, exprime à sa manière l’âme du monde, raison impersonnelle au sein de laquelle se résout, parce qu’elle en sort, l’antithèse du moi qui la personnifie et de la nature qui l’objective. Or, ne nous y trompons pas, Henri Heine, à qui il faut toujours revenir quand on parle de l’Allemagne, voyait dans le panthéisme ainsi compris une force terrible. « Si la main du kantiste frappe fort, et à coup sûr, parce que son cœur n’est ému par aucun respect traditionnel ; si le fichtéen méprise hardiment