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Page:Revue des Deux Mondes - 1915 - tome 28.djvu/107

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d’indépendance. A juste titre, M. Besson a-t-il noté comme trait fondai mental de sa nature « un amour profond de la liberté sous toutes ses formes, liberté politique et liberté de conscience, liberté religieuse et civile. »

Cette union si frappante dans la mentalité alsacienne de la veine satirique et de l’amour de la liberté nous ouvre une large perspective sur ses affinités françaises, et elle nous permet de dissiper une des plus fallacieuses équivoques que les Allemands aient mises en cours, quand ils ont exalté le patriotisme « germanique » des humanistes alsaciens, et l’ont représenté comme anti-français.

Qu’était-il, au vrai, ce patriotisme ? C’est l’amour du pays natal à la fois comme terre de la liberté et comme partie intégrante, comme membre d’une société politique idéale, où, sous l’autorité d’un pouvoir suprême, religieux et laïque, l’ordre, la paix, la justice soient maintenus entre les hommes et d’où la foi chrétienne, victorieuse des infidèles (des Turcs), se propage et rayonne sur l’univers. Ainsi un triple sentiment s’unit et se confond, pour les humanistes alsaciens, dans le culte fervent de leur patrie : l’amour de la liberté, que satisfaisait, à Strasbourg, la constitution républicaine ; l’amour de l’ordre, que. représentait, à leurs yeux, la majesté impériale ; la fraternité chrétienne, que le Saint-Empire romain avait pour mission de réaliser.

Le Saint-Empire n’était dans son essence ni romain, ni germanique ; il était chrétien, il devait embrasser toute la chrétienté, et il pouvait avoir à sa tête un autre souverain qu’un souverain allemand, un souverain français par exemple. Sébastien Brandt le dit et le prévoit expressément, et un autre humaniste, Mathieu Ringman, fait appel à la fois à la France, la Germanie, la Grande-Bretagne, la Pologne, la Hongrie et l’Italie pour s’unir en un seul corps et « obtenir que le Christ fût adoré par tous les peuples. »

Nul plus que les humanistes strasbourgeois n’a regretté la faiblesse de l’autorité impériale, son impuissance à assurer la paix publique et la justice sociale, et c’est pourquoi ils avaient tant espéré en Maximilien. Fischart reproche à l’aigle de l’Empire d’être devenu une « pie, » qui tient dans ses serres, au lieu d’un globe, une « balle de raquette. »

Et nul, non plus, n’a stigmatisé avec plus de force les vices