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des ajustemens de sa toilette ; elle a les plus belles mains du monde ; mais son visage n’est pas aussi bien que je l’avais rêvé. Ses yeux sont délicieux, sans être d’une grandeur ni d’une couleur très décidées ; son nez est un peu long ; sa bouche, grande ; ses lèvres, fortes, et ses dents, fausses ; mais rien ne saurait rendre l’expression de sa physionomie, la grâce et la distinction de toute sa personne et de tous ses mouvemens. Le prince Louis était enveloppé dans une large redingote à la propriétaire qui le faisait paraître petit. Il a vingt-deux ans, les cheveux blonds et bouclés, les traits réguliers, quoiqu’un peu forts pour sa taille, un air bon, sentimental, mélancolique, qui intéresse beaucoup. Après avoir quitté, sans regrets, dit-on, son gouverneur, M. Le Bas, qui le bourrait de grec et de latin, il vient de suivre avec succès les cours de l’école militaire de Thoune.

La princesse m’a présentée aussitôt à celle qu’elle appelle toujours : ma petite, comme en 1793. L’accueil qui m’a été fait par ma nouvelle maîtresse m’a remise aussitôt de mon émoi. Je n’avais guère d’ailleurs que le temps d’une révérence, et la conversation était renvoyée à plus tard, car à peine tous les bonjours s’étaient-ils échangés autour de nous, que chacun est rentré chez soi et qu’il a fallu changer de toilette pour le souper.

La Reine et le Prince ont beaucoup gagné à cette transformation. Le Prince, en habit, est mince, bien fait, et parfaitement proportionné ; il a les pieds, les mains de sa mère et beaucoup d’elle dans la physionomie et dans les manières.

La Reine portait une robe de gros de Naples très fort, rose, décolletée et sans ornemens ; une grande chaîne gothique, en argent, pendait à son cou et rivalisait de blancheur avec ses belles épaules. Des manches de blonde laissaient voir ses beaux bras, et un bonnet (d’Herbault) en satin rose, tulle et marabouts blancs, complétait cette toilette simple et de bon goût.

A table, j’étais assise à côté du prince Louis, qui me demanda si je ferais avec plaisir le voyage d’Italie ? J’ai répondu que j’étais charmée de le faire et, plus encore, dans la suite de la Reine. Il avait de l’autre côté sa cousine la princesse Eugénie, avec laquelle il causait d’une manière très gaie, très animée, très spirituelle : en les entendant rire, je me remettais petit à petit dans mon assiette ordinaire.

En rentrant au salon, on a parlé musique. C’est la passion