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Page:Revue des Deux Mondes - 1914 - tome 21.djvu/98

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marcher à son côté, la main dans la main, derrière le cercueil d’Attiglio. »

Comme il est timide, ce plaidoyer pour l’amour libre ! De quelles réserves la prudente Allemande mise en cause n’entoure-t-elle pas son audacienx propos ! Si la source de ce récit est vraiment une chronique italienne, le chroniqueur italien faisait moins de manières, cela est.sûr.

Paul Heyse a composé la plupart de ses nouvelles a une époque où l’Allemagne était encore très embourgeoisée et très philistine. Elle a sensiblement chang& depuis, et c’est une question de savoir s’il y a lieu de l’en féliciter. Sa santé morale était très supérieure, il y a trente ans, à ce qu’elle est aujourd’hui. Les nouvelles de Paul Heyse en témoignent. Le Bonheur de Rothenburg (1881) enferme une haute morale : ce conte n’en est pas moins délicieux, plein de grâce, d’esprit et de finesse. Il met en scène un brave homme d’architecte, Hans Doppler, à qui une générale russe faillit tourner la tête. Hans et la générale ont fait connaissance en wagon. Hans s’est montré galant, la générale plus que coquette, ensorcelante. Voilà notre Hans parti pour la gloire ! Il rêve d’une fuite éperdue avec la générale au pays des fauves amours et des romantismes échevelés, en Sicile.

La générale se prête d’abord à ce jeu qui l’amuse, mais, quand elle voit l’exaltation de son amoureux, elle s’alarme et s’occupe d’éteindre en hâte ce feu qu’elle a allumé si imprudemment. Elle y parvient en faisant comprendre à Hans tout ce qu’il perdrait à échanger le calme et sur bonheur qu’il goûte à Rothenburg aux côtés de sa femme et de ses enfans contre une problématique félicité sicilienne. Dégrisé, l’architecte laisse la générale monter seule dans le train qui l’emmène vers le Sud.

J’ignore si ce récit a été composé avec préméditation pour un magazine destiné aux familles ou s’il a jailli spontanément de la libre inspiration de l’auteur, ce qui accroîtrait son mérite. Tel qu’il est, je n’hésite pas à y voir une des plus aimables, une des plus fraîches inventions de Paul Heyse. Pourquoi la vertu n’est-elle pas plus souvent célébrée en termes si élégamment littéraires ? Elle jouirait parmi les littérateurs d’un plus grand crédit.