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fois le ferait encore aujourd’hui. Combien de fois n’avons-nous pas vu, — et rien n’est plus démoralisant pour le pays, — un homme politique abandonner son opinion pour entrer dans une combinaison, sauf à la reprendre lorsqu’il en sortait ? Il semble qu’il y ait un vestiaire pour les opinions gênantes à la porte des ministères. Si ces procédés ne sont plus de jeu, félicitons-nous-en. Quoi qu’il en soit, M. Viviani, à la recherche de collaborateurs variés, a rencontré des refus qu’il n’avait pas prévus. Le premier de tous et le plus retentissant a été celui de M. Léon Bourgeois. Étant donné ses opinions générales, il n’y avait aucune raison pour que M. Bourgeois n’entrât pas dans un ministère Viviani, mais il a une opinion particulière et très ferme sur la question militaire : il est pour la loi de trois ans. La phrase que nous avons citée plus haut et qui devait figurer dans la Déclaration ministérielle ne lui a pas paru suffisamment affirmative : il a refusé son concours. M. Jean Dupuy a longtemps marchandé le sien et on ne sait pas trop s’il l’aurait maintenu jusqu’au bout dans le cas où la combinaison aurait abouti, mais elle n’a pas abouti, et l’échec est venu d’un point inattendu. Le croirait-on ? Deux des collaborateurs qu’avait voulu se donner M. Viviani, M. Justin Godard, auquel il avait confié un ministère, et M. Ponsot, auquel il avait confié un sous-secrétariat d’État, ont déclaré qu’ils ne pouvaient pas accepter la réserve qu’après avoir fait des réformes militaires et en avoir éprouvé par l’expérience l’efficacité, on n’envisagerait la diminution de la durée du service que « si la situation extérieure le permettait. » Comment ! si la situation extérieure le permettait ? Qu’avons-nous à nous préoccuper de la situation extérieure pour faire une réforme qui doit fortifier notre armée ? Plus la situation extérieure sera alarmante, plus vite il faudra abandonner le service de trois ans, qui est pour nous une faiblesse, et en venir aux milices qui sont une force merveilleuse. Ainsi ont raisonné ou déraisonné MM. Godard et Ponsot, fidèles, ont-ils dit, aux doctrines de leur parti et aux opinions qu’ils ont soutenues devant leurs électeurs. Pourquoi, hélas ! ne raisonne-t-on pas ou ne déraisonne-t-on pas de même à Berlin ! M. Viviani a dépensé en vain son éloquence : MM. Godard et Ponsot n’en ont pas démordu et ils ont déclaré qu’ils n’entreraient pas dans la combinaison si le membre de phrase qu’ils condamnaient était maintenu. M. Viviani a cru devoir le maintenir, et sa combinaison ministérielle s’est effondrée sous le poids de ces hommes considérables qui s’appellent MM. Godard et Ponsot. M. Viviani a péri par où il avait péchée