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de concert ils voguent vers de touchantes et romanesques aventures. Paul Heyse a le culte de la dignité humaine et, quand se mit à sévir en Allemagne la littérature naturaliste qui en est la négation, il pensa faire une maladie. A la réflexion, il se contenta de faire un livre où l’école et la formule nouvelles étaient couvertes de malédictions. Malédictions légèrement injustes, convenons-en. Car c’est l’excès d’idéalisme de Paul Heyse et des hommes de sa génération, c’est cette limitation du monde à un monde séduisant, mais irréel, qui provoquèrent la réaction naturaliste avec son culte fanatique du laid tenu pour le vrai. Et si quelque chose peut mériter au naturalisme les circonstances atténuantes, c’est bien l’idéalisme par trop idéalisant d’un Paul Heyse.

Ces luttes de générosité, ces rivalités de chevalerie, ces débauches de sacrifices où l’on voit ses héros acharnés constituent d’ailleurs un édifiant spectacle. Nous verrons tantôt sous quel aspect l’amour se présente dans ses écrits ; mais l’amitié, qui n’est à l’amour que ce que le purgatoire est au paradis, figure déjà chez Paul Heyse comme un sentiment sacré. La nouvelle intitulée David et Jonathan (1882) illustre d’une manière émouvante cette superstition de l’amitié. Un célibataire endurci, M. Jonathan, arrache a la rivière où il se noyait un jeune homme beau comme le jour, Edouard Vanesse. Et c’est l’origine d’une pure et solide amitié entre ces deux hommes. Jonathan sacrifie à son David ses chères manies de vieux garçon et jusqu’au fidèle caniche qui seul jusqu’alors recevait ses confidences. Aussi longtemps que Jonathan juge son David digne de tout ce dévouement, il l’en accable ; mais Edouard Vanesse n’est au fond qu’un ambitieux égoïste, un véritable homme de joie et, malgré son aveuglement, Jonathan finit par s’en apercevoir. Edouard séduit une aimable jeune fille, d’humble mais honorable condition ; après quoi, distingué par la fille de son patron qui est laide et sotte, il abandonne la jolie maîtresse pour épouser le riche laideron.

Le cynique langage dont Edouard justifie sa conduite ouvre enfin les yeux à Jonathan. Il n’éprouve plus désormais qu’une horreur instinctive pour l’objet de ses tendresses passées. Parce qu’Edouard lui a ravi sa croyance à la dignité humaine (cette religion des « belles âmes » chez Paul Heyse), Jonathan s’écarte de lui comme d’un monstre. Vainement Edouard cherche à