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devenir son gendre est son propre fils, un garçon dévoyé et qui avait rompu toutes relations avec les siens. Après une crise de conscience terrible, Mme Amthor, voyant sa fille si heureuse et si avide de plus de bonheur encore, renonce à lui apprendre l’affreuse vérité. Elle assiste au mariage à demi morte, mais elle joue son rôle, tout son rôle de mère, avec une parfaite dignité. Toutefois, le secret qui l’oppresse est trop lourd. Peu de mois après le mariage de sa fille, elle meurt, non sans avoir commandé qu’on l’enterrât à côté de l’homme assassiné par son gendre et dont elle est seule à savoir qu’il est son enfant.

On pourrait énumérer d’autres nouvelles où Paul Heyse narre des événemens qui ne contrastent pas moins avec le cours quotidien de la vie ; mais il s’en faut que cette invraisemblance soit choquante ou qu’elle nuise à l’intérêt du récit. Tant qu’on garde en mains le livre de Paul Heyse, on subit le charme. Il raconte si délicieusement qu’on ne songe point à se défendre. Certes, ses personnages ne sont pas de ceux qu’on rencontre tous les jours, mais ce monde fantaisiste est tellement enchanteur qu’on n’en découvre pas d’emblée toute la fausseté. C’est seulement à la réflexion, c’est seulement à tête reposée qu’on s’en avise. Et même alors, le charme continue d’agir. On sait gré à cet impeccable conteur de ses belles histoires qui vous ravirent jusqu’au septième ciel.

Peut-être juge-t-on plus sévèrement cette invraisemblance quand elle entache des récits modernes. Paul Heyse, en effet, ne cultive pas seulement le récit historique : il excelle aussi dans le récit psychologique. Je sais des nouvelles historiques de Paul Heyse qui sont des chefs-d’œuvre, maison doit aussi à cet auteur des nouvelles psychologiques qui ne leur sont inférieures en rien. Quelle grâce, quelle finesse, quel naturel dans les Deux sœurs (1868) ! Alors que Paul Heyse, dans ses nouvelles historiques, accumule les dramatiques péripéties, il développe dans les Deux sœurs un sujet des plus minces. On peut dire de cette histoire ce qu’on a dit de certains ouvrages classiques : cela est fait avec rien. Les Deux sœurs racontent par lettres (les lettres d’une seule personne, Charlotte, à son amie Clotilde) un déplorable malentendu qui finit le mieux du monde.

Charlotte a vingt-six ans et son père compte qu’elle ne se