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goût pour les vains rabâchages des lettrés ; c’est un homme d’action et de décision, non un homme d’idées et de théories. Il choisit la carrière militaire, malgré le peu de considération que les Chinois y attachent et en dépit des conseils de sa mère veuve ; il aime le commandement, l’exercice du pouvoir pour le pouvoir plutôt que pour les jouissances qu’il procure ; l’argent n’est pour lui qu’un instrument : ambitieux, mais non pas ambitieux vulgaire. Il ne connaît aucune langue étrangère, il ignore l’Europe : c’est un vieux Chinois et ses procédés sont chinois ; il échappe à l’idéologie occidentale inassimilable aux cerveaux de ses compatriotes, mais il a, de l’homme d’Etat, la puissance de travail, la volonté prompte, le sens des nécessités et des possibilités. En 1898, il est parmi les hommes de progrès, l’ami des réformateurs ; il a remis l’ordre et la discipline parmi les troupes du Tche-Ii ; l’empereur Kouang-Siu et ses conseillers le chargent d’exécuter le coup d’État qui reléguera loin du pouvoir l’impératrice Tseu-Shi, supprimera son neveu le Tartare Yong-Lou et assurera l’exécution des décrets réformateurs. Yuan fait son calcul : cette révolution hâtive, mal préparée, est vouée à l’échec ; elle profiterait surtout aux Japonais ; mieux vaut se jeter dans l’autre parti. Yuan avertit Yong-Lou et l’Impératrice qui prennent les devans, séquestrent Kouang-Siu, suppriment réformes et réformateurs [1]. Yuan, dès lors, est l’homme en vue, l’homme de main, sur qui l’on peut compter dans les circonstances difficiles ; sa haute fortune commence, il devient vice-roi du Pelchili, conseiller d’Empire ; il est une réserve et une force pour l’avenir.

Le coup d’Etat autocratique de 1898 ne détruit ni le besoin ni le désir d’une réforme ; mais la jacquerie des Boxeurs, l’expédition internationale de 1900, troublent le cours normal de l’évolution chinoise et démontrent la nécessité d’une transformation profonde qui mette la Chine au même niveau que le Japon dont les victoires ébranlent le continent asiatique. Le docteur Sun-Yat-Sen organise une active propagande réformatrice et anti-mandchoue ; il trouve un terrain favorable dans les provinces du Sud, surtout dans la grande ville commerçante de Canton, qui a toujours été le centre de l’opposition contre les Tartares ;

  1. Voyez ici même notre article du 15 août 1905. Dans ce même article, voyez ce qui concerne les débuts de l’action de Sun-Yat-Sen. Cf. la Lutte pour le Pacifique, ch. II.