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masses, la faute en est à leur délicatesse et à leur psychologie trop raffinée. Je ne vois pas trop, par exemple, quel reproche on pourrait faire à ses vers lyriques, si harmonieux et mélodieux, et je cherche vainement encore de quelle ombre on pourrait ternir sa gloire de nouvellier. Dans ce domaine, Paul Heyse possédait une supériorité incontestée. C’est là qu’il a cueilli ses plus durables lauriers.

Un auteur a beau s’être exercé avec un succès presque égal dans plusieurs genres : il est bien rare que la postérité apprécie également tous ses titres. Ou je me trompe fort, ou Paul Heyse figurera au temple de Mémoire comme auteur de nouvelles. Du moins tous les critiques allemands, dans leurs récentes études nécrologiques, s’accordaient-ils à porter ce jugement. C’est donc sous cet aspect essentiel que nous envisagerons Paul Heyse dans les pages qui suivent.


I

Il était né en 1830, et sa première nouvelle est de 1853 : elle est intitulée l’Arrabiata (l’Enragée), et déjà elle porte témoignage de toutes les qualités qui devaient assurer la renommée de son auteur. L’Arrabiata se déroule entre Sorrente et Capri. Elle est de ces nouvelles, si nombreuses dans l’œuvre de Paul Heyse, qui transportent le lecteur en Italie. Dès sa jeunesse, l’auteur qui vient de mourir admira passionnément le bel paese, sa littérature, son peuple, ses mœurs, ses sites. Son italianisme est même un élément capital de son talent. Ces sympathies italiennes sont chose, comme on sait, fort commune chez les hommes du Nord ; mais l’amour de l’Italie était chez Paul Heyse quelque chose de plus profond que chez la plupart de ses compatriotes. Il aimait ce pays d’une tendresse faite d’une compréhension aiguë, presque totale. Il la chérissait jusque dans ses tares, — tel un amant adorant sa maîtresse jusque dans ses imperfections, — alors que les Allemands, quelque enthousiasme qu’ils affichent, s’abstiennent rarement de reprocher à l’Italie ses mœurs « arriérées » et aux Italiens leur insuffisante propreté. En outre, s’ils sont protestans et quelque peu piétistes, il y a des chances pour que l’ « Italie papale » leur arrache quelques brocards supplémentaires.