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Page:Revue des Deux Mondes - 1914 - tome 21.djvu/821

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les plus pures, il est possible d’errer. L’événement peut tromper la prévoyance. Le juge suprême est clairvoyant. Il a vu l’âme toute nue. » Ma réponse ne se fit pas attendre et j’étais en fonds, aidé surtout de nos livres saints admirables sur ce point-là, pour le satisfaire pleinement. Dans les jours suivans, malgré ses angoisses, je fus content de sa sérénité. Le dimanche, veille de sa mort, ses jambes étant prodigieusement enflées, la fièvre était très forte, il n’avait point de place bonne. C’était le soir. Il préférait de se tenir debout. Il s’appuya sur moi longtemps et proféra beaucoup de mots entrecoupés sur sa fille. — « Lui aurais-je nui ? » il s’agissait de son dernier ouvrage. — « Non, dit-il, j’espère que non. J’aime Dieu, je l’aime, oui je l’aime, j’aime ma fille, je le prie pour elle. » C’était la voix d’un ange : nous fondions en larmes d’admiration. Un moment après, il me dit : « Mon frère, mon cher frère, que je le voie. » Je l’envoyai chercher à l’instant. Quand il vint, sa tête était déjà embarrassée. Le pauvre M. de Germany, étant déjà malade, avait eu beaucoup de peine à venir. Mais M. Necker le reconnut pourtant et lui serra affectueusement la main. M’étant retiré pour le laisser, reposer, je le revis le lendemain. Le délire s’était emparé lentement de son cerveau, et, comme il avait perdu connaissance, son agitation était infiniment plus corporelle que mentale. Butini, présent, ne cessait de nous dire qu’il ne souffrait pas, n’ayant aucun sentiment de son mal, et que cette agonie qui nous effrayait par le soulèvement de sa poitrine était nulle pour le malade. Ainsi cessa de vivre ce grand homme auquel il ne restait, depuis bien des heures, que la vie physique.


Et le vieux pasteur terminait ainsi sa lettre :


Sa fille chérie a rendu le dernier soupir au milieu de son sommeil. J’en bénis Dieu : elle avait fait sa paix avec lui en le priant pour elle et pour ses enfans. Voilà donc ces âmes immortelles semblables à tant d’égards et si étroitement unies, réunies pour ne plus se séparer… Me suis-je trompé en espérant que cette communication et les réflexions auxquelles elle m’a conduit seraient de quelque intérêt pour vous. Il m’a semblé, en vous les adressant, avoir à mes côtés ceux que vous ne verrez plus, ici-bas du moins, et dont le départ vous a fait verser tant de larmes. C’est par de telles pensées que je me suis soutenu dans les pertes que j’ai ressenties, et que mon long ministère a pu être de quelque utilité, — toujours inférieure, il est vrai, à ce que je désirais, — aux âmes affligées.

PICOT, pasteur.


IV

La dernière lettre de M, ne de Staël à son père est datée du 17 avril. Ce fut le 18 avril qu’elle apprit, de la bouche de la princesse Radziwill, le malheur qui était venu fondre sur elle.