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Page:Revue des Deux Mondes - 1914 - tome 21.djvu/80

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petite fille elle-même n’a point d’esprit du tout ; il disait devant moi : « C’est un radotage à moi de vivre longtems, je la voulais courte et bonne et le contraire m’est arrivé. — Ah ! dit-elle avec un air tendre, qui compte sans son hôte compte deux fois. » Mon Dieu, que la bêtise est bête !

J’ai été de là chez la femme du premier ministre du duc de Saxe-Gotha, Mme la comtesse de Frankenstein, qui m’avait fait demander devenir chez elle ; j’ai trouvé en elle une femme très bien, ce que sont les femmes en général ici, et son mari, un homme de beaucoup de sens, qui m’a parlé de toi, comme au reste tout le monde en parle ici avec ! e plus grand respect ; il m’a fait plaisir en me montrant combien tous les émigrés font peu d’effet par leurs propos ; à Eisenach, ils les regardaient comme des fous, M. de Castries excepté, qui par parenthèse a toujours parlé de toi avec le plus grand éloge. C’est à Eisenach qu’il a vécu et que le comte Schomberg est mort [1]. J’ai appris quelques nouvelles là, chez ce premier ministre, sures et assez piquantes. On m’avait dit que M. d’Entraigues [2], avait été forcé de quitter Dresde ; point du tout. Il est nommé conseiller de la légation russe à Dresde ; la Gazette de Pétersbourg a annoncé cette nomination et le don de l’ordre de Saint-André à M. de Markow ; les deux faveurs ont le même but, M. de Voronzoff a eu une explication très vive avec le général Hédouville à Pétersbourg sur la manière dont on avait traité M. de Markow à Paris, et il a insisté positivement sur ce que l’armée française évacuât le pays de Hanovre. Dans la querelle qui existe à Ratisbonne pour les votes protestans et catholiques, la France favorise l’Empereur, bizarre combinaison, mais qui fait croire qu’elle ne juge plus la Prusse si dévouée à elle et qu’elle craint que la Russie n’en dispose. On dit la Prusse en effet très embarrassée, on m’avait déjà assuré de bonne part à Paris que la Russie ne voulait pas la descente. L’affaire de l’emprunt au landgrave de Hesse est tout à fait vraie. Voici comment s’est passé celui de Lubeck ; ils l’avaient d’abord refusé, parce que M. d’Alopeus, l’envoyé de Russie à Berlin, les y avait encouragés ; ils ont pris peur cependant des menaces de Léopold Berthier et ils ont recouru après lui ; voici le seul titre qu’il avait pour faire cet emprunt : une lettre de son frère le ministre de la Guerre qui lui disait : Vous nous demandez de l’argent, nous n’avons pas le sou à vous envoyer ; prenez-en chez vos voisins'. A l’audience où M. de Markow a présenté ses lettres de rappel, après les avoir remises, il est sorti avant que le Premier Consul fût sorti, ce qui ne se fait jamais : tous les ministres l’ont écrit. Voilà, cher ami, tout ce que je puis tirer de mon pauvre sac.

Je t’écrirai de Weimar où j’espère trouver des lettres de toi. Mon Dieu ! quelle triste pensée qu’un tel éloignement accru par les difficultés du

  1. Le comte Goltlob Schomberg, fils aîné d’un des ministres du duc de Saxe-Gotha, était entré au service de la France où il devint lieutenant-général. Il ne quitta la France qu’au moment de la Révolution. Le maréchal marquis de Castries était le vainqueur de Clostercamp, qui avait émigré également.
  2. Le comte d’Entraigues était un des agens les plus actifs de l’émigration. II mourut assassiné à Venise, en même temps que la cantatrice Saint-Huberti, avec laquelle il vivait. M. de Markoff avait été ambassadeur de Russie à Paris. Certain jour, le Premier Consul lui avait fait une scène fort vive.