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répandu que Mac Mahon se repliait sous Paris, les révolutionnaires étaient entrés en fureur et avaient vociféré que l’honneur ne permettait pas d’abandonner celui qui, à ce moment, était « notre héroïque Bazaine. » Ils avaient trop compris tout ce que leur promettait le plan stratégique de Palikao et le soutenaient avec rage. Etre débarrassés à la fois de Mac Mahon et de l’Empereur, demeurer seuls avec la Régence à Paris, quelle aubaine !

Gambetta et Jules Favre s’employèrent de toutes leurs forces à sa réalisation. Dans le Comité secret qui suivit la séance publique, Jules Favre prononça une philippique contre l’abandon dans lequel on laisserait le héros et son armée « par préoccupation dynastique. » Un membre de la majorité, Mathieu, de la Corrèze, voulut rassurer cette sollicitude patriotique. « Je m’étonne, dit-il, que M. Favre, si bien informé, ignore ce qui se passe à cette heure même. Hier l’armée se dirigeait de Châlons sur Paris, non dans un intérêt dynastique, mais pour sauver le pays. Hier, on ignorait, depuis les combats du 18, où en était Bazaine. On vient de recevoir de lui, à Reims, un courrier retardé par la difficulté des communications. Il appelle à lui Mac Mahon ; il l’attend de pied ferme, dit-il, et Mac Mahon et l’Empereur qui, jusque-là, avaient obstinément résisté au ministre de la Guerre et au Conseil, sont décidés à marcher vers Metz. Le mouvement est vraisemblablement commencé à l’heure où je parle, et M. Favre a satisfaction. — Eh bien ! répliqua Jules Favre, que le gouvernement le dise tout de suite, car c’est une honte de ne pas aller au secours de Bazaine. »

Une dépêche de Mac Mahon annonçait, en effet, que son armée avait renoncé à couvrir Paris et s’était mise en marche vers Metz. Cet acte de démence stratégique, plus insensé que tous ceux qui avaient amené nos défaites précédentes, réjouit les cœurs de nos patriotes. Ainsi Jules Favre, Gambetta, Palikao, poussés par des passions opposées, nous conduisaient au même dénouement (23 août) [1].

Lorsque le détestable conseil donné par lui eut produit ses résultats effroyables, Jules Favre a reproché à Palikao de l’avoir écouté. Il a osé écrire : « Le seul plan qui parût raisonnable en

  1. Lettre de Mathieu du 18 octobre 1872. Un autre député, le comte de Latour, a raconté dans l’Univers le même fait : « Qui peut oublier Jules Favre dénonçant avec colère la retraite de Mac Mahon de Châlons vers Paris en la qualifiant de manœuvre dynastique ? » Voyez la déposition de Rouher dans l’Enquête.