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Page:Revue des Deux Mondes - 1914 - tome 21.djvu/787

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militaire dans l’état de siège, en eût été informé ; il lui laissa ignorer les mouvemens de l’armée prussienne et, à ses plaintes, répondit qu’il n’avait pas qualité pour être associé aux secrets du gouvernement.

Constamment le ministre de la Guerre, par l’intermédiaire du commandant de place, le général Soumain, ordonnait la rentrée et la sortie des troupes de Paris sans en prévenir le gouverneur général, et lorsque celui-ci protestait, le ministre lui répondait que son titre ne lui assurait que le mouvement des troupes réunies à Paris, que ces troupes mêmes n’étaient pas sa propriété exclusive, et que, par-là, ne se trouvait pas supprimé le droit supérieur du ministre de la Guerre d’en disposer en dehors de Paris, selon que les nécessités de la guerre le commandaient. Trochu, se sentant suspecté, écarté, s’irritait dans son orgueil. Il cessa presque toute communication officielle avec son ministre, et glissa peu à peu à accepter les caresses et les avances de la Gauche et du Centre gauche unis dans la même œuvre subversive.

Ses amis de la Droite, instruits de ces colloques par les conversations des couloirs, s’en alarmèrent. Le digne Kolb-Bernard pria Plichon, auquel le général témoignait de l’amitié et de la confiance, d’essayer de l’arrêter sur la pente. Plichon se rendit au Louvre, attendit dans l’antichambre six grands quarts d’heure, et, pendant cette attente, vit passer devant lui Gambetta qui fut reçu immédiatement. On l’introduisit enfin. Il dit à Trochu le péril moral auquel il le sentait exposé et le supplia de s’y soustraire. « Vous n’avez pas besoin de me répondre, ajouta-t-il en s’en allant, je vous ai prévenu ; à vous d’y penser. »

Les réflexions du général lui fi cent convertir plus que jamais son cabinet en salle d’audience politique. Jules Favre, Jules Ferry, Picard et quelques républicains de Paris y vinrent ensemble ouvertement le 21 août. Il les harangua. Le discours, cette fois, à cause de la qualité des auditeurs, dura deux heures. Jules Favre, maître de l’art, put admirer à son aise cette parole facile, élégante, colorée, tour à tour simple et incisive, quelquefois prodigue d’images, toujours abondante. Le fond n’était pas plus encourageant que celui des discours tenus au Comité de défense : quoique le soldat français fût supérieur au soldat allemand, l’armée elle-même était inférieure à cause de la