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Page:Revue des Deux Mondes - 1914 - tome 21.djvu/709

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poignée de villageois, quel besoin de cet universel branle-bas ? Ah ! la polyphonie, la polyphonie, qui viendra la réduire ! Qui rétablira l’ordre et la mesure, la sagesse, et par momens le silence, dans la cohue indocile et tumultueuse en vain des instrumens déchaînés ! Comme dit Œnone à Phèdre éperdue : « Quel fruit espérez-vous de cette violence ! » Quel besoin de tout exagérer, de tout exaspérer ! La scène des yeux crevés parut à cet égard le comble de la frénésie. Elle remémora plaisamment à quelques auditeurs une vieille « charge » d’Henry Monnier, où l’un des personnages rapporte l’effet produit un jour par le célèbre chanteur Dérivis dans l’Œdipe à Colone, de Sacchini : « Quand il en vint à ce passage : Mes yeux souillaient In lumière céleste, Ma main les arracha, l’émotion fut telle, que trois dames s’évanouirent, dont un oculiste. » La scène de Scemo ne sembla pas indigne d’une aussi flatteuse consécration.

Tout de bon, sur cette musique, ou contre elle, il y aurait trop à dire. Massive, indigeste pour l’esprit, qu’elle accable, elle n’est pas moins cruelle à l’oreille, qu’incessamment elle offense, elle irrite. L’ouïe autant que l’entendement, tout en nous souffre d’elle ou par elle. On ne cesse de nous répéter : « Estimez, admirez l’effort du musicien ! » Mais notre effort, à nous-même, il serait temps aussi de le considérer, et de le plaindre. Nous commençons d’en ressentir à la longue la fatigue, et la fatigue vaine. Au dedans, au fond d’une telle œuvre et de vingt autres qui lui ressemblent, sous l’appareil, et l’étalage, et l’embarras du dehors, nous craignons fort qu’il n’y ait rien. Nous avons lu quelque part cette remarque de Verdi : « Dans la musique, il y a la mélodie, il y a l’harmonie, il y a le contrepoint, il y a l’orchestration. Et puis, et surtout, il y a la musique. » Ce qui veut dire, entre beaucoup d’autres choses : « Il y a le sentiment, l’émotion, qui, de l’âme de l’artiste, passe directement en des formes sonores et les anime. Il y a, sur cette âme d’abord, et par elle ensuite, sur la nôtre, l’impression de l’humanité, de la vérité, de la vie. » La plupart de nos musiciens aujourd’hui ne sont malheureusement pas musiciens de cette manière. Et voilà pourquoi, dirait Shakspeare, ils n’ont pas de musique en eux.

Il en avait, le grand Italien que nous venons de nommer, et dont la troupe anglo-américaine des Champs-Elysées a brillamment représenté l’avant-dernier chef-d’œuvre : cet Otello, que Verdi lui-même nous reprochait naguère, en souriant, d’avoir « vu trop couleur d’or, » et qui, depuis trente ans bientôt, n’a rien perdu de son