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Page:Revue des Deux Mondes - 1914 - tome 21.djvu/690

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de mystère ; ne regardez-vous que la crête des vagues hautes, négligeant les remous qui les ont soulevées ?

Je reprochais à François Simonin d’avoir méconnu, par goût de la clarté, La mystérieuse Yvonne. Et pareillement, je reproche à M. Marcel Boulenger de méconnaître François Simonin, quand il l’appelle un fourbe. M. Marcel Boulenger, là-dessus, répliquera qu’il a fait à sa guise son héros : ne l’a-t-il pas inventé ? Tant pis pour lui, l’auteur (et c’est encore à sa louange), s’il a donné à son invention tant de réalité que, son héros, je le traite comme un virant. Non, François Simonin n’est pas un fourbe. Il croit qu’il en est un ; M. Marcel Boulenger le croit également. Et ils se trompent tous les deux. Pour que François Simonin soit un fourbe, l’auteur a joint, en manière de préface, à l’histoire de ce François, un dialogue un peu nietzschéen sur la virtù²admirable de la ruse. « Il rusait, le condottiere… Il rusait, le fort Ulysse… Ils rusaient, les petits Spartiates… » Oui ! Mais François, qui renonce à toutes voluptés, qui renvoie sa belle Marie-Dorothée, qui s’apitoie sur la tristesse d’une pauvre femme et qui s’agenouille, il ne ruse pas. Est-il sincère, au confessionnal et à la table de communion ? « Vous voulez aller à la foi et vous n’en savez pas le chemin… Apprenez [-le] de ceux qui ont été liés comme vous. Suivez la manière par où ils ont commencé : c’est en faisant tout comme s’ils croyaient, en prenant de l’eau bénite, en faisant dire des messes… » Mais François Simonin ne veut pas aller à la foi !… Qu’en sait-il ? Et, M. Marcel Boulenger, qu’en sait-il ? Son héros lui échappe dès que ce héros pèche contre la parfaite clarté : or, il n’y a plus de clarté au point où est monté François chercher l’âme d’Yvonne, au-delà de toute abnégation. Un fourbe ? Il est un pauvre homme en chemin. S’il n’a pas fait encore sa soumission, gardons-nous d’offenser son élégant orgueil ; et, si Pascal l’effraye, nous lui offrirons seulement ces deux vers d’Ausone, poète savant et futile :

Incipe, dimidium facti est cœpisse. Supersit
Dimidium : rursum hoc incipe, et efficies.

Je laisse en latin ces deux vers et proteste ainsi, doucement, contre les excès de la clarté.


ANDRE BEAUNIER.