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Revue littéraire – L’élégance en littérature


Une dame un peu rêveuse disait à un homme de lettres : « On ne devrait jamais voir les auteurs ! » L’homme de lettres fut, je crois, extrêmement flatté, pour son œuvre ; non, pour lui. Et c’est une question de savoir si l’on ressemble à ses livres. Mais veuillez lire (ou bien relire) les quinze ou dix-huit volumes qu’a signés M. Marcel Boulenger : vous imaginerez l’auteur comme ceci. Un garçon jeune ; et peu importe son âge : on est jeune ou vieux de naissance. Un garçon que n’accablent point la lecture et la méditation ; certes, il lit et il médite, et il écrit, voire il écrit à merveille : mais il porte gaiement son fardeau, son métier. D’ailleurs, il n’a pas la tête encombrée de métaphysique ; et, si les fumées de l’idéologie vaine l’environnaient, il soufflerait dessus. Nous allons nous le figurer mince et vigoureux, le type du jeune homme que les trouvères admiraient et se plaisaient à définir ainsi : « large d’épaules et étroit du baudrier [1]. » Il y a des écrivains de cette sorte ; et les autres sont étroits d’épaules et larges du baudrier. L’antiquité nomma les uns des Attiques, les autres des Asiatiques. Et ceux-là, Joubert les avertissait : « Écrivains gras, ne méprisez pas les maigres ! » L’auteur du Page, de Couplées et de l’Amazone blessée, nous le voyons à Chantilly : c’est de là que naguère il a daté une série de lettres, ou essais charmans, relatifs à Giosué Carducci, poète qui inclina un front rebelle sous la main gracieuse d’une reine, et relatifs aux arbres, aux livres, à la musique, au duel et

  1. Il faut, pour que le vers y soit, — et il y est, à cette condition, — élider à la césure la dernière syllabe d’épaules, malgré l’s et, selon l’ancien usage, compter baudrier (comme destrier, etc.), pour deux syllabes seulement.