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Page:Revue des Deux Mondes - 1914 - tome 21.djvu/600

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branches. Les bras en avant, nous fonçons avec le courage du désespoir. J’ai pitié de Castellani, qui n’est pas habitué à do pareils exercices, j’essaye de lui frayer le chemin. Il prétend que c’est inutile, qu’autant vaudrait faire frayer par une souris le chemin à un bœuf. Il exagère pour lui comme pour moi ! Nous entendons toujours la rivière, mais je commence à croire que nous n’y arriverons pas ! Enfin nous y voilà. Nous poussons un soupir de satisfaction et contemplons non loin de là, d’un œil attendri, notre campement où la table est dressée. Moussa nous attend.

Pendant le dîner Castellani, dissimule quelques bâillemens. Je sais bien ce qu’ils signifient ! Ils sont un des signes précurseurs de la fièvre ; mais je n’ose prononcer ce mot. Pourtant, je me décide timidement :

— Castellani, vous devriez prendre de la quinine.

L’explosion redoutée se produit immédiatement :

— De la quinine ? Jamais ! D’ailleurs, la fièvre… Et puis, vous, l’avez-vous ?

J’essaye de lui expliquer que ce n’est pas une raison ; il ne veut rien entendre.

Je regrette presque de l’avoir emmené dans mon excursion. Quel remords n’aurais-je pas eu, si j’avais connu son âge ! Car il ne l’avait pas avoué, il s’était donné 45 ans, et il ne portait pas davantage. II avait réellement 60 ans !


* * *

Un nouvel incident allait dans la nuit même compléter ce que la promenade avait commencé et accroître la fatigue de Castellani. Moussa avait jeté négligemment près de notre tente un pot de confiture vide, ou tout au moins qu’il croyait tel ; il n’a pas l’habitude de laisser se perdre la moindre parcelle d’une semblable friandise. Mais là où il ne restait plus rien pour Moussa, des fourmis trouvaient encore à glaner. Pendant la nuit, alors que nous reposions tous, une bande de magnans en voyage vint à passer dans les environs.

Les magnans, fourmis noires, ont une férocité qui n’a d’égale que leur prétention. Tout ce qu’elles rencontrent de comestible, elles veulent l’emporter, fût-ce un homme. Leur marche est d’ailleurs merveilleusement organisée. La bande entière circule sur une largeur de 4 à 5 centimètres, entre deux haies de