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Page:Revue des Deux Mondes - 1914 - tome 21.djvu/558

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Vendredi, 24 février 1804.

Je n’ai pas pu recevoir de lettres de toi depuis ma lettre du dernier courrier. Nous avons vu dans les papiers les communications faites par Treilhard [1] à la tribune et je vois le public d’ici entre deux étonnemens, l’un devoir l’assertion si positive et par conséquent si digne de foi, faite au nom du gouvernement, l’autre d’apprendre que Pichegru et Georges ont été plusieurs jours sous la surveillance de la police et qu’elle ne les ait point fait arrêter. On croit aussi au dépit ambitieux de Moreau, mais on ne peut adopter l’idée qu’il ait voulu s’associer à un assassinat.

Enfin les gens amis de la tranquillité présente et future de la France voient avec peine un événement qui peut Oter la croyance qu’à la mort imprévue de Bonaparte, il y avait dans Moreau un homme capable de prendre momentanément les rênes de l’État, au lieu que, lui à l’écart, on ne voit personne. Enfin, si c’est un bonheur inappréciable de pouvoir déjouer un complot contre les jours du Consul, il est toujours fâcheux de rappeler souvent à l’Europe des idées de ce genre. Quant au public de Genève, il est, selon sa coutume, d’une partialité si absurde qu’il a inventé dans cette occasion la dénomination de conspiration contre Moreau.

Les lettres de Paris gardent un silence absolu et l’on citait hier comme une notion un mot d’une lettre non signée de Mme G… à son beau-frère ; elle disait : « Il ne sera pas difficile à Moreau de se justifier. » En effet ce mot disait beaucoup à moins qu’il n’y eût auparavant, « si Moreau est innocent, » ce qu’on n’a pas su me dire. Je verrai la lettre ce matin. Il y a dans cette même lettre : « On arrête beaucoup de femmes. »

Pour moi, je suis sans correspondance avec la France ; ainsi je ne puis rien savoir par moi-même. Il en est venu un, mais parti la veille de l’arrestation de Moreau. Il dit qu’on ne se doutait pas à Paris de cette résolution, mais qu’on y parlait de complots.

Tu aimes tout savoir et, à défaut de choses précises, je t’adresse des choses vagues. Ta lettre, ton aimable lettre m’a profondément touché : Non, chère amie, tu n’as aucun tort d’avoir entrepris ton voyage et ne sais-je pas bien qu’il dépend toujours de moi de prévenir ton éloignement en te demandant de revenir vers moi avec une de ces paroles sensibles auxquelles tu es incapable de résister. N’accrois donc pas tes peines par d’injustes reproches envers toi-même. Je suis dans ce moment aussi bien que je l’ai été depuis longtemps. Il ne me reste qu’un sommeil souvent interrompu, mais nulle altération de forces. Prends donc courage, ma bonne petite ; je songe toujours à toi en me soignant et à toi aussi en priant et en élevant mon âme au Ciel. Laissons là les tristes idées et mettons-nous entre les mains de la Providence.

Les lettres de Paris nous apprennent l’arrestation de Pichegru. La venue de cet homme à Paris est un des événemens invraisemblables et bizarres dont l’histoire du temps est remplie. On ne sera nullement surpris maintenant de voir Moreau compromis.

  1. Treilbard, alors conseiller d’État, avait été en effet chargé d’adresser au Tribunat un rapport où était développée l’accusation portée contre Moreau.