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et qu’un secret instinct renseigne sur la fragilité de son bonheur. Je n’ai pas à suivre ici, de scène en scène, la marche de la pièce, mais à en indiquer seulement le dessin. Dans cet intérieur qu’elle égaie de sa jeunesse, l’aimable fille n’a l’air que d’une passante ; au contraire, quand Mme Brotonneau y fait une rentrée, d’abord bien timide, humiliée, implorante, nous avons tout de suite la sensation qu’elle est toujours la patronne. Chassée du domicile conjugal, et pareillement de l’autre domicile, elle est maintenant sans asile et ne demande qu’un coin où abriter sa détresse… Que M. Brotonneau ne s’y méprenne pas ! C’est son destin qui, de nouveau, se dresse devant lui ; et, comme dans la pièce de M. Hervieu, le destin est maître.

En effet, au troisième acte, nous trouvons Mme Brotonneau définitivement réinstallée chez son mari, ou, pour mieux dire, chez elle. Mlle Louise n’est plus que la maîtresse entretenue sous le toit conjugal. La force des choses fait qu’elle doit céder la place à sa rivale impérieuse et d’ailleurs légitime. M. Brotonneau verse des larmes abondantes, mais tout de même il renvoie, malgré lui et malgré elle, cette autre Bérénice. Déjà Mme Brotonneau a recommencé de crier, tempêter, gourmander la cuisinière comme autrefois : demain elle rappellera Berville ; et Brotonneau reprendra docilement sa chaîne.

Vous reconnaissez le thème ordinaire, les personnages et le ton de la farce classique. Non, M. Brotonneau ne nous inspire aucune pitié. Nous ne songeons pas un instant à le plaindre. C’est le meilleur homme de la terre, mais pourquoi tremble-t-il devant sa furie de femme ? Tu l’as voulu, George Dandin ! Le comique plantureux, gras et un peu rude, est ici, comme il convenait, le comique de la farce. Le trait est plus appuyé que de coutume. Ce n’est pas l’ironie du bout des lèvres qui est de mode sur le boulevard, mais la plaisanterie à pleine gorge que se repassent les générations. M. Brotonneau est un cousin de Boubouroche, un arrière-petit-neveu de Sganarelle et de George Dandin, comme Mme Brotonneau est directement apparentée aux commères de nos fabliaux.

M. Huguenet a rencontré dans le rôle de Brotonneau une de ses meilleures créations. Il y est délicieux de bonhomie, de comique ample et de naturel. Il a été secondé excellemment par Mme Jeanne Cheirel, la plus tumultueuse des mégères. Mlle Sylvie a dessiné avec beaucoup de grâce la figure touchante de l’aimable dactylographe.


Et maintenant, nous arrivons au grand triomphateur du mois. Oui, l’auteur le plus jeune, le plus gai, le plus actuel, le mieux en