Page:Revue des Deux Mondes - 1914 - tome 21.djvu/390

Cette page n’a pas encore été corrigée


Il tient son bâton d’érable « comme un sceptre, » et, quand il mène ses troupeaux s’abreuver « au puits des aïeux, » on le prendrait « pour le beau roi David. » Et Véran le « gardien, » menant avec lui ses cent cavales blanches, qui « épointent dans le marais les roseaux long-jambés, » et Ourrias, avec la balafre qui le défigure, mais qui témoigne d’un exploit pareil à un travail ou à un jeu d’Hercule : ce qu’ils ont, naturellement, de vigueur et d’orgueil, ne saurait nous laisser indifférens. Le grandiose, cette fois, s’ajuste à la réalité ; il ne s’introduit pas par artifice ou violence.

Mais ce qui est la vérité et la vie même, c’est Mireille, c’est Vincent. Tous deux sont beaux à voir, elle, avec ses quinze ans ; lui, arrivant à peine à la seizième année. Il est bien fait, bien « frappé ; » il a les joues brunes, mais « terre noire donne bon froment, et de raisin noir sort un vin qui vous met en danse. » Et elle ? « Le gai soleil l’avait fait éclore. » Le visage offre, « à fleur de joue, » deux petites fossettes ; le regard est « une rosée à faire évanouir toute douleur. » La chevelure est noire et annelée ; « la poitrine arrondie est une pêche double et pas encore bien mûre. » A la voir comme elle est, « dans un verre d’eau, d’un trait vous l’auriez bue. »

L’âme de ces enfans est simple, s’il en fut ; ils riaient, ils chantaient : ils aiment. Mireille questionne le vannier sur sa sœur Vincenette. Lorsque l’amoureux les compare, qu’elle est ardente, la flatterie de ce jeune garçon 1 Leurs yeux, leur voix leur visage, leur gorge passent dans ses propos : « Dans un an, » — dit-il de sa sœur, « elle a fait toute sa croissance — Mais, de l’épaule jusqu’à la hanche, — vous, ô Mireille, rien ne vous manque. » Elle laisse tomber la branche de mûrier à moitié cueillie, elle rougit comme le feu. Les doigts s’entremêlent, elle frémit. Et, toujours plus hardi : « Qu’avez-vous ? » lui dit-il. « Une guêpe cachée — vous a peut-être piquée ? — Je ne sais, » répond-elle, à voix sourde, et baissant le front. Mais ils s’épient à qui rira le premier, ils se frôlent les mains, en les plongeant en même temps dans le sac où tombent les feuilles. L’heure de l’aveu vient. C’est Mireille qui parle. Son sein ne pouvait plus contenir son secret : « Vincent, Vincent, veux-tu savoir ? De toi je suis amoureuse. » Il craint qu’elle ne se moque : elle répète qu’il est « beau, dans ses haillons, » et, ce disant, elle a le visage enflammé « comme une lieuse de gerbes. » Il épanche le flot de