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La civado fèro, a déjà le ton provocant et l’âpreté d’expression de ses sirventes. Telle ballade, La bello d’Avous, composée à dix-huit ans, rentrerait par son fantastique lugubre dans le romantisme ennuyeux, si l’on n’y trouvait des détails d’une grâce toute mistralienne, et ce sens très subtil de ce que peut fournir de précieux la source poétique populaire : « Margaï est si jolie — que la lune en passant — la lune obnubilée a dit au nuage, tout droit : — Nuage, beau nuage, passe. — Ma face — veut laisser tomber un rayon sur Margaï ; — ton voile m’embarrasse. » Après l’astre, l’oiseau : il entend Margaï pleurer ; il lui parle, pour la consoler, « plus d’une demi-heure. » Et jusqu’au ver luisant, qui lui a dit : « Prends ma lumière, si tu veux. — Tu cherches ton amant ? — Pauvrette ! — Puisses-tu le voir du plus loin ! — Mon lampion puisse-t-il te conduire ! »

C’est surtout l’odelette, Souto la trio (Sous la treille), datée de juillet 1850, qui a de l’intérêt, un intérêt documentaire. Elle donne si bien l’idée de Mistral à vingt ans, et de sa fougue de plaisir, et de l’épicurisme, tout latin, par lequel il a débuté. Boire, avec des amis, à l’ombre d’une treille, du vin provençal, Châteauneuf, Ermitage ou autre, qu’y a-t-il de plus « beau ? » « Ce vin-là, plus vous en buvez, — c’est comme avec la salaison, — plus vous voulez boire. » On regarde passer, mais sans ôter son chapeau pour un tel butor, « Monsieur Jaloux, qui serre sa femme, comme une peau d’anguille. » Arrière surtout l’ambitieux I Les coups du sort n’étonneront jamais ceux qui caressent le flacon sous la tonnelle : « Petite, prends une lumière, à la futaille du fond cours tirer le fausset ; va vite chercher du vin, jolie Madelon, et du vieux, tonnerre des mille diables ! »

Mais voici le fait décisif. Pour déterminer, tout d’un coup, l’épanouissement de ce talent, qui achevait de se former, la passion amoureuse surgit. C’est ce que nous apprend, dans une lettre adressée à Duret, le 14 juin 1857, Joseph Roumanille, le confident des jeunes pensées de Mistral, et, quoique plus âgé de douze années, l’Achate de Mistral, mais, aussi peu qu’il est possible, son Mentor. « Il (Frédéric Mistral) écrit au milieu des champs qu’il aime, surveillant ses laboureurs, et labourant avec eux… Jeune, riche, beau, aimé, inspiré, il chante dans sa riante solitude. » Ne prenons pas chaque mot au pied de la lettre, dans ces indications, si suggestives pour nous. Que le fils de François Mistral, pour se divertir ou pour achever de s’instruire,