Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1914 - tome 21.djvu/378

Cette page n’a pas encore été corrigée


souffle du poète a réussi à lui donner de l’agrément : il l’a gonflé, comme une bulle poétique aux couleurs d’arc-en-ciel, il en a fait une joie du regard, mais c’est œuvre fragile, et qui n’amuse qu’un instant. Nous n’avons plus les exagérations fougueuses de Calendau, mais nous n’en avons pas, non plus, les qualités supérieures.

Aiguillonné par l’exemple de Théodore Aubanel, qui, le premier d’entre les félibres, s’était risqué à l’œuvre dramatique, et qui venait de produire ce drame de passion si ramassé, si farouche, si saisissant dans sa simplicité antique, Lou Pan dou Pécat (le Pain du Péché), Mistral voulut, en 1890, faire sa tragédie en vers, la Reino Jano. Il n’a forgé qu’un livret d’opéra, mais un livret à défrayer de dialogue, de romances et de chansons, plusieurs partitions touffues [1]. Et lou Pouemo dou Rose, avec quelle vivacité le parolier, le musicien se jetèrent sur cette proie ! Il en sortit un drame lyrique, le Drac. Mais les douze chants de ce Poème du Rhône abondent en flots de poésie fraîche, vraie et vivante.

Les héros de cette histoire, romanesque encore et fantastique, sont charmans. Le prince d’Orange, beau comme un jeune dieu, mais un peu pâlot et, par momens, teinté de langueur, car on l’envoie vers le Rhône pour « boire le soleil ravigotant » et aspirer l’haleine du grand vent qui « mange la boue, » ce rêveur, ce poète, cet érudit, bon enfant, bon rameur, et familier avec les matelots, descend de son pays de Flandre avec l’ambition de découvrir la nymphe des eaux, et aussi de compter, le portulan en main, les villes baignées par le fleuve, en attendant qu’il aperçoive, sur la rive, les reliques des monumens de la cité où ont régné ses ancêtres. Galamment et en grand seigneur, il se divertit au manège de coquetterie de dames vénitiennes qui ont pris passage, en cours de route, sur ce coche d’eau ; mais il n’est amoureux que d’une beauté de légende, la Fleur du Rhône, et il la voit venir à lui dans celle qu’on nomme l’Anglore [2], la fille de Malatra, le lamaneur. Elle a pour métier de passer au crible les paillettes d’or. Elle aurait pour amant, si elle le voulait, un jeune, rude, et mauvais garçon, aux formes herculéennes. Mais elle-même n’est éprise que du Drac, le dieu

  1. Cette richesse même a pu attirer d’abord, puis rebuter les compositeurs. L’opéra de Reyer, par exemple, est resté à l’état de projet.
  2. Le lézard gris.