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Comme on peut s’y attendre, c’est la mère qui sut transmettre à cet unique fils l’instinct profond, les sentimens obscurs, l’ineffaçable empreinte de pensée, d’où devaient résulter pour lui, lorsque le temps serait venu, ses élans, ses moyens, ses inspirations les plus intimes. Nous savons, par Mistral lui-même, comment, autour du foyer paternel, l’hôte de passage, toujours accueilli, payait, d’ordinaire, sa bienvenue avec un conte, une légende, une chanson, à la façon de ce vieux vannier Mèste Ambrosi, si vivant, si vraiment issu de la réalité ; comment encore, par les soirs d’hiver, le chef de la famille lisait à voix haute, pour les gens du mas, une page de l’Evangile, et, à la grande fête de Noël, après avoir béni la bûche, aux lueurs des braises de l’âtre, d’où semblait s’envoler en liberté, avec chaque étincelle, l’âme d’un être disparu, comment il prononçait, devant les assistans, la prière pour les ancêtres ; comment enfin, bien avant dans la nuit, jeunes et vieux s’attendrissaient de pure joie, en répétant à l’unisson des noëls populaires de Micoulau Saboly, tout pénétrés d’émotion, de naïveté et de grâce. Mais la vraie source de tendresse et de volupté délicate pour le garçonnet, c’était l’enchantement que répandait dans sa fraîche mémoire, et dans le plus profond d’un cœur encore tout naïf, le murmure délicieux de la voix maternelle. Personne mieux que cette fileuse de laine et de lin ne chantait les vieilles chansons et ne contait ou ne « sornait, » comme on disait au temps jadis, les propos gais et savoureux. Jamais l’enfant ne semblait las de l’écouter. On aurait pu dire de lui ce qu’il dira de sa Mireille : « Et jusqu’à la pointe de l’aube elle n’eût pas fermé les yeux. » Comme Alphonse de Lamartine, comme Victor Hugo, comme Alfred de Vigny, le poète Frédéric Mistral a bien été, dans tous les sens du mot, fils de sa mère.

La vie entière de Mistral, comme celle de la matrone romaine, tiendrait en quelques mots : il resta sous le toit natal, il y écrivit ses ouvrages. Pour amplifier, sans utilité apparente, le récit des événemens qui s’enferment dans cette formule, et pour tirer de rien ou de si peu que rien, la matière d’un livre en prose, le poète s’est trouvé contraint d’attribuer une importance exorbitante à des aventures aussi vulgaires que sa réception au baccalauréat. Ce qu’il nous avait dit de lui, de ses parens, de son jeune maître Roumanille, dans la préface