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Page:Revue des Deux Mondes - 1914 - tome 21.djvu/355

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soleil quand il reviendra. Benjamin a été présenté hier à la Cour et tout s’est bien passé ; il reste ici quinze jours et moi je pars pour Berlin le 1er de février. Il me parait certain que la Russie est mal avec la France. Le successeur de M. de Woronzoff a le même sentiment que son prédécesseur ; la Russie a fait de vaines tentatives sur la Prusse pour ébranler sa neutralité. Elle veut l’Hanovre et la France le promet, tandis que l’Angleterre le refuse. La Russie se retourne vers l’Autriche et l’on dit avec plus de succès, mais tout cela est bien vague.

Le prince Constantin est vivement pour la guerre et on lui dit une sorte de crédit sur l’Empereur. Le chef réel de la Prusse c’est un M. Lombard tout au Premier Consul. Il est positif que M. de la Rochefoucauld a forcé l’Électeur de Saxe à défendre Delphine. On croyait en France que tout le succès en Allemagne dépendait de la foire de Leipzig, mais je puis te dire avec vérité que le succès de ce livre me confond ici. Wieland a dit à Benjamin que j’étais l’être dont le génie, par écrit et en parlant, l’avait le plus frappé en sa vie. Il faut bien que je te confie cela, moi qui t’ai tant accablé de mes disgrâces. Adieu, mon ange ; quand il m’arrive du plaisir je t’en crois et je t’en sens la source.


Weimar, ce 2 février.

Il m’en coûte de partir pour Berlin, cher ami, sans savoir que ton rhume est passé et j’espère, avant quinze jours que je reste encor ici, avoir le temps d’apprendre que tu es guéri. As-tu l’admirable saison dont nous jouissons ici ; on n’a jamais vu rien de semblable, c’est un hiver d’Italie pour la douceur et la beauté. Albertine se porte à merveille, et, Dieu merci, sa force semble augmenter chaque jour. Si tu m’écrivais que tu ne tousses plus, nos vies physiques iraient tolérablement bien. J’ai fixé invariablement le jour de mon départ au 21 de ce mois et je serai ainsi à Berlin le 1er de mars, Benjamin me quittera le 25 février à Leipzig et il t’écrira de Francfort. Mon projet est de passer deux mois ou deux mois et demi à Berlin et de revenir ensuite par Weimar. Je m’y suis si bien trouvée que, si je crois sage d’envoyer mon fils un mois à l’avance à Paris, c’est d’ici que je l’enverrai ; mais, si je passe encor l’été loin de toi, ne pourrais-tu pas établir Albert à Coppet avec un homme de mérite provisoire ; j’ai peur qu’une pension prolongée ne lui vaille rien, mais où est cet homme de mérite ? Je cherche ici et je n’ai rien trouvé. Ah le pauvre Gerlach ! quelle perte et comme nous étions loin de sentir tout ce qu’il valait.

Je continue à trouver ici de l’intérêt dans les idées philosophiques et littéraires. C’est un monde de pensées tout à fait nouveau pour moi et le sérieux qu’on met à ce qui tient aux livres me fait illusion à moi-même sur la puissance qui les écrase. J’ai un projet de livre sur l’Allemagne qui aura je crois de l’intérêt ; je le grossis tous les jours de notes, et hier j’ai fait un nouveau plan de roman tout à fait remarquable. Singulier peuple que ces Allemands qui le plus paisiblement du monde ont une imagination tout à fait romanesque. Ils ne sont pas sensibles comme les Français ; point de sensations comme les Italiens, mais ils se créent un monde idéal dans lequel ils ont des conceptions tout à fait nouvelles,