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accrochées à l’écorce, on perçoit la pénombre des sous-bois, la nuit verte avec des nefs de ramures, des voûtes d’église soutenues par des piliers formidables. C’est la forêt sans âge, car ces arbres ont des siècles, et, à côté d’eux, les plus beaux de nos forêts de France seraient des arbrisseaux.

Nos regards suivent le déploiement des branches, le moutonnement des cimes que la rouille de l’automne n’atteint pas, et qui restent en pleine gloire ; les yeux, sans se lasser, se reportent d’une rive sur l’autre. Le fleuve est large, et pourtant nous avons l’impression d’être enfouis sous cet amas de verdure.

Il est midi. Une vibration d’air chaud flotte au-dessus des eaux, des coups de soleil éclatans fouillent les massifs sombres, cherchent à y faire pénétrer le frémissement de la vie ; repoussés, ils rejaillissent sur le fleuve où traînent des flammes d’or.

Dans le bruit de la machine qui halète, de l’hélice qui tourne comme fatiguée, le vapeur fend l’eau brillante, le long de la coque elle court en bruissant. Sur les berges, les branches retombent et rasent l’eau qui leur communique un frissonnement ; sous l’action du courant, des roseaux se courbent et se redressent mollement ; la nature repose dans la lumière. Parfois un gamier s’envole ; il sort de la verdure comme il s’échapperait de la fente d’un mur ; il raye l’air de son vol saccadé et le trouble de la gamme de son cri. De loin en loin, un caïman réveillé se laisse glisser du tronc d’arbre sur lequel il dormait ; il plonge d’un air nonchalant, ennuyé d’être dérangé ; à peine entend-on tomber sa lourde masse qui ride l’eau de cercles concentriques ; il s’est réfugié dans des profondeurs où il retrouvera sans doute d’autres arbres géans engloutis depuis des siècles.

Sur les baleinières destinées à mon voyage, et que remorque le Manji, les équipes de pagayeurs sommeillent, on dirait d’un entassement de bronze doré par le soleil.

Assis sur le pont, nous regardons la forêt escalader les flancs du Mayombe, se modeler sur eux, et dessiner tantôt des terrasses successives, tantôt des escarpemens. A chaque coude du Niari, la berge intérieure s’avance en promontoire, et des acajous monstrueux se découpent sur le fond, comme d’immenses portans de théâtre.

A quatre heures, une clairière apparaît sur la rive droite, c’est la plantation de café et de cacao de la maison Ancel-Seitz. Le vapeur s’arrête ; nous sommes encore à quelques heures de