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Page:Revue des Deux Mondes - 1914 - tome 21.djvu/171

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Le mélancolique pourrait dire : « Je ne sais pas précisément de qui ou de quoi je me plains ; mais je me plains, parce que je souffre. » La mélancolie est une maladie mentale vague et insidieuse.

Il y a la misanthropie, qui est à base de mélancolie, mais qui n’est plus vague. Le misanthrope souffre et croit savoir de quoi il souffre. Il souffre de la méchanceté des hommes et il accuse tous les hommes d’être méchans ou tout au moins de n’être pas bons, d’être intéressés et de ne rechercher chacun rien du tout, si ce n’est la satisfaction de son intérêt propre. La misanthropie est une mélancolie qui s’est rattachée à quelque, chose comme à sa cause et qui par là s’est précisée et aggravée. Chose assez intéressante, et que Jean-Jacques Rousseau a révélée, elle peut se concilier avec un sentiment qui peut sembler son contraire ; elle peut se concilier avec l’opinion que l’homme est très bon. Pour Jean-Jacques Rousseau l’homme est bon en soi, primitivement et au fond. Comme il a dit : « L’homme est né libre et pourtant il est dans les fers ; » de même il pourrait dire, et au vrai il a dit cent fois : « L’homme est né bon et pourtant il est méchant. » Pourquoi ? parce qu’il est né bon ; mais la société l’a dépravé. Au fond, c’est dire plus que personne que l’homme est mauvais, puisque, naissant, il portait en lui l’instinct social qui devait le rendre mauvais. Rousseau est essentiellement misanthrope. Il l’est avec quelque espérance de philanthropie. Il l’est en espérant qu’en relâchant le lien social l’homme pourra s’améliorer. Mais chez Rousseau la misanthropie est une croyance, et la philanthropie n’est qu’un espoir.

Le plus souvent la misanthropie est plus directe et moins mélangée et se borne à cette conviction générale que les hommes ne valent rien.

Et il y a enfin le pessimisme. Il a les mêmes sources. Il tient à une mélancolie de tempérament et il relève d’un grand déboire. Seulement, le pessimiste ne hait pas les hommes. Il hait l’ensemble des choses qui fait les hommes malheureux ; il hait le monde où les hommes sont misérables et ne peuvent pas ne pas l’être ; il hait celui, s’il existe, qui a organisé le monde de telle sorte que l’homme n’y peut trouver que misère. Le pessimisme est la haine cosmologique. Le pessimisme, quoique de même source que la misanthropie, en diffère à ce point qu’il