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Page:Revue des Deux Mondes - 1914 - tome 21.djvu/144

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avec les coudes sur la table. Toutes ces figures éclairées par une mauvaise chandelle dont la flamme vacillait et changeait par conséquent les ombres à tout moment, me faisaient l’effet de ces tableaux flamands, dont on a admiré avec raison la grande vérité.

Vis-à-vis de nous, il y avait un orchestre, si deux racleurs peuvent être ainsi nommés. Quelle musique infernale et monotone, pendant des heures et des heures, c’est-à-dire depuis six heures après midi jusqu’à cinq ou six heures du matin, toujours le même affreux air fastidieux et criard : une écossaise, et, avec cela, tout ce monde ravi et enchanté. Ce sont des chassés, et des tours de main, et des moulinets interminables : l’on saute le plus que l’on peut. Les grâces de quelques gros cochers étaient impayables. Malheureusement, il y faisait si obscur que je ne pouvais pas bien distinguer les pas, car en dehors des deux chandelles placées sur les deux tables, il n’y en avait que deux autres, attachées au mur, pour éclairer toute cette pièce.

Un des chasseurs du duc avait comme toilette de bal une blouse, une casquette et des gants jaunes glacés. Un autre domestique était en costume écossais et nous a dansé une danse de son pays. Pour que nous puissions distinguer les pas, on avait posé deux chandelles par terre. Après cette danse, la blanchisseuse nous a apporté, au duc et à moi, dans deux tasses, de la bière tiède mêlée à des œufs et à de l’eau-de-vie de genièvre. Le duc me dit qu’il fallait accepter ; en effet, la distinction était bien grande, puisqu’il n’y avait que moi seul qui la partageais avec lui. On fit taire la musique, un des gens de Sa Seigneurie monta sur la table et, après un petit discours prononcé au nom de toute la joyeuse compagnie, il but à la santé du duc. Cet acte fut accompagné d’un tonnerre d’applaudissemens. Le duc fut touché jusqu’aux larmes : » Voyez, me dit-il en me serrant la main, comme ils sont bons pour moi ! »

Après, suivit une écossaise que le duc dansa avec la femme de son premier cocher, son neveu avec une vieille femme, une pensionnée âgée de plus de soixante ans, et le colonel Thornil avec une blanchisseuse ; j’aurais bien aussi pris une danseuse si je n’avais pas craint da faire quelque brioche. Cette écossaise finie, le duc en dansa encore deux, ce qui nous mena tout doucement jusqu’à quatre heures du matin. Notre départ fut accompagné de bruyans applaudissemens.


Cte RODOLPHE APPONYI.