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nous éprouvons de difficultés pour rapprocher la Russie de la France provient de là.

Mme de Liéven voudrait que son frère, le comte de Benckendorff [1], remplaçât Nesselrode. Aussi est-elle en correspondance très suivie avec son frère et ce dernier communique à l’Empereur les lettres qu’il reçoit d’elle. L’Empereur paraît, depuis quelque temps, prendre goût à cette correspondance. Par contre, la princesse de Liéven communique une partie de celle de son frère à M. Thiers qui en fait faire des extraits et les soumet au roi Louis-Philippe. Sa Majesté n’en fait pas grand cas, n’appréciant pas plus qu’il ne faut les manœuvres de Mme de Liéven.


17 avril. — Au retour du Duc d’Orléans d’un petit voyage qu’il a fait à Bruxelles pour voir sa sœur, son projet de départ pour Berlin et Vienne a été mis de nouveau sur le tapis. Le Roi était d’avis qu’il devait attendre une invitation de l’empereur d’Autriche ; la Reine, tout au contraire, s’est rangée du côté de son fils en disant qu’il ne s’agissait plus d’attendre, mais d’agir.

La Reine est dans l’admiration du Duc d’Orléans : elle le trouve d’une telle perfection sous tous les rapports, qu’elle ne doute pas qu’il suffise de le voir pour lui offrir toutes nos princesses. Le Roi a des idées plus pratiques sous ce rapport et ne partage pas entièrement l’opinion de la Reine. Les ministres, dans leur présomption et leur fatuité toutes françaises, disent que la Couronne de France est chose si belle et si glorieuse à partager, que toutes les princesses du monde s’empresseraient et se mettraient sur les rangs pour l’obtenir. Monseigneur n’a donc qu’à choisir. On confond ainsi le voyage projeté et le mariage du prince, et on a grandement tort, car chez nous on ne le considérera certainement pas sous ce point de vue, et je crois que, tout au contraire, plus on mettra de facilité à agréer la visite, plus on prouvera là que le voyage et le mariage sont choses tout à fait distinctes.

La demande formelle pour le voyage a été faite par le Roi à Sa Majesté notre auguste maître, par l’entremise de M. de

  1. Alexandre de Benckendorff, aide de camp des Empereurs Alexandre Ier et Nicolas Ier. Lors de la révolte militaire qui éclata à l’avènement de celui-ci, en 1825, le général de Benckendorff se signala par son courage et son dévouement à son souverain, dont il gagna ainsi la faveur. Comme on le verra plus loin, lorsque sa fille épousa Rodolphe II, fils aîné de l’ambassadeur Antoine Apponyi, l’Empereur voulut conduire lui-même à l’autel la jeune fiancée.