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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/944

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La Tour, Perronneau et Carmontelle, Chardin et Fragonard, pour qui tant de jolies femmes ont posé dans un déshabillé galant, et dont l’œuvre tout entière, maintes fois reproduite en ces dernières années, porte comme un reflet de toutes ces élégances ; mais voici revenir en honneur, grâce à M. Ch. Oulmont et à ses précieuses recherches, un artiste trop longtemps oublié, un des meilleurs portraitistes de son époque. J.-E. Heinsius (1740-1812), dont l’existence est restée mystérieuse et dont il nous révèle en quelque sorte l’œuvre dans un travail original et très nouveau [1]. Si le bagage d’Heinsius est important, ses tableaux sont rares dans nos musées : on a sur sa personne peu de renseignemens, et, bien qu’il ait vécu, depuis sa jeunesse, en France où il avait épousé une Française, sa vie est restée en partie ignorée, peut-être parce qu’Allemand d’origine, il voyageait beaucoup en province et ne venait à Versailles que lorsqu’il y était appelé à la Cour pour y pourtraire quelque illustre personnage. Sincère et simple avec ses qualités de dessinateur et de coloriste, il sut allier à la manière de l’école allemande, un peu froide et sèche, la grâce et la souplesse française. Au Louvre et à Versailles, Heinsius est assez mal représenté dans ses portraits médiocrement flatteurs de Mesdames de France ; celui de Madame Victoire où, sous la lourdeur des traits épaissis et l’éclat d’un coloris heurté, l’on ne retrouve que peu de chose du charme et de la fraîcheur de l’enfant naïvement sensuelle qu’elle fut à son printemps ; celui de Madame Adélaïde, d’une beauté moins éclatante et moins provocante que dans les tableaux de Nattier, mais où l’ardeur de ses grands yeux diamantés laisse encore, à son visage empâté et pompeux quelque chose de l’expression voluptueuse et alanguie de la jeunesse.

Le portrait de Mme Roland est plus gracieux. Au musée de Rouen et au musée d’Orléans, deux portraits délicieux et d’un charme séduisant, quelques dessins vigoureux et sobres au musée de Troyes, et une toile datant de la jeunesse, voilà à peu près tout ce que nos musées possèdent du « Peintre de Mesdames. » C’est grâce aux musées particuliers que M. Ch. Oulmont a pu noter la prodigieuse souplesse du complexe talent d’Heinsius, ses qualités de dessinateur, de coloriste, de psychologue. Il est arrivé à grouper plus de cent portraits dessinés ou peints par lui et, par les endroits où il exécuta ses portraits, à se renseigner sur les allées et venues, sur certains épisodes de la vie du peintre ambulant. Une notice très complète et un catalogue descriptif accompagnent les magnifiques reproductions en couleurs et en noir des œuvres

  1. Hachette.