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Page:Revue des Deux Mondes - 1912 - tome 12.djvu/932

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roman sentimental dont il nous était impossible jusqu’ici d’avoir le moindre soupçon, et dont il semble bien que le mélancolique dénouement ait eu son contre-coup sur toute la destinée ultérieure de l’auteur d’Evelina, en achevant de lui rendre pénibles ses fonctions à la Cour. Parmi les chambellans de la reine Charlotte se trouvait un certain colonel Stephen Digby, apparenté aux plus anciennes familles de l’Angleterre, et dont l’élégante figure doit avoir, dès le premier jour, séduit très vivement le goût difficile de notre petite sous-directrice de la garde-robe royale : car le fait est que, ayant coutume dans ses lettres de désigner toutes les personnes de son entourage sous des pseudonymes parlans, » — le plus souvent assez peu flatteurs, — elle a choisi aussitôt pour le colonel Digby le nom, exceptionnellement élogieux, de M. « Fairly, » — dont la signification symbolique devait sûrement impliquer une combinaison d’agrément extérieur et de beauté morale. Ce fonctionnaire a perdu sa femme, quelque temps après l’entrée en fonctions de Fanny, et longtemps ensuite son deuil l’a tenu éloigné de la Cour. Dans une lettre des premiers jours de janvier 1788, la jeune fille racontait complaisamment à l’une de ses sœurs l’émotion que venait de lui produire le retour à Windsor du beau chambellan :


… Peu de temps après, le colonel Welbred (ou « Bien Elevé. » mais avec cela parfaitement sot) nous a amené M. Fairly et son fils, qui fait ses classes au collège d’Eton. Je n’avais revu M. Fairly qu’une seule fois depuis son grand et terrible deuil. Tu ne saurais croire l’énorme changement qui s’est accompli en lui : je l’ai retrouvé maigre, hagard, épuisé de souci et d’angoisse, comme aussi d’insomnie. Ses cheveux sont devenus gris… Voilà un homme chez qui les sentimens ont opéré la dévastation résultant, chez les autres hommes, du poids des années ! Son attitude, dans ces circonstances difficiles, m’a remplie d’autant d’admiration que son aspect m’avait pénétrée de pitié. Calme, maître de soi avec une douceur charmante, il avait l’air, mais seulement en apparence, tout à fait résigné, ou même content.

Il m’a paru heureux d’aborder avec moi de graves sujets appropriés à son état d’esprit. La vie et la mort étaient les thèmes profonds vers lesquels il dirigeait l’entretien : et le peu d’espace qui sépare la vie de la mort lui inspirait d’éloquens commentaires. On pouvait voir combien profondément il sentait la malheureuse condition de l’homme, — du moins après l’ardeur de sa première jeunesse. — et l’universelle vanité du monde.

Mon respect pour ses propres infortunes privées m’obligeait d’écouter en silence une doctrine que je suis toujours prête à combattre d’ordinaire : car il m’est impossible, pour ma part, de concevoir ce bas monde comme aussi fatalement ennemi du bonheur, ni d’imaginer notre bienfaisant Créateur comme désireux de nous en interdire la jouissance, même dans notre vie d’ici-bas, pourvu que nous en jouissions innocemment.